Une mesure longuement anticipée par les acteurs économiques de la sous-région vient d’être officialisée. Le Conseil national des chargeurs du Cameroun (CNCC) a annoncé la suspension temporaire, et jusqu’à nouvel ordre, de l’exigence du Bordereau électronique de suivi des cargaisons (BESC) pour les marchandises transitant par les axes Douala-N’Djamena et Douala-Bangui. Cette décision, signée par le directeur général Auguste Mbappe Penda, impacte l’ensemble de la chaîne logistique : chargeurs, commissionnaires en douane agréés, transitaires et transporteurs opérant sur les flux à destination du Tchad et de la République Centrafricaine via le territoire camerounais.
Introduit en 2006, le BESC avait pour objectif initial d’assurer la traçabilité des marchandises, d’objectiver les coûts de transport et d’alimenter les bases de données statistiques sur les échanges commerciaux. Cependant, son application aux cargaisons en simple transit était devenue une source de tension persistante avec les opérateurs tchadiens et centrafricains, qui déploraient une multiplication des formalités et des charges financières sur l’itinéraire menant au port de Douala.
Une avancée issue du forum tripartite de N’Djamena
La décision de suspendre ce bordereau découle directement des conclusions du 5e forum tripartite entre le Tchad, le Cameroun et la République Centrafricaine, qui s’est tenu précédemment à N’Djamena. Cette rencontre cruciale, dédiée à l’amélioration du transit sur le corridor transcamerounais, avait mis en lumière les entraves techniques et administratives qui ralentissaient considérablement la circulation des marchandises depuis Douala vers N’Djamena et Bangui.
Les dysfonctionnements identifiés s’expliquent, en partie, par une interconnexion encore insuffisante des systèmes d’information entre les différents conseils des chargeurs de la zone CEMAC. Paradoxalement, un outil conçu pour simplifier le suivi avait fini par complexifier les opérations. La suspension répond ainsi à une double impératif, technique et politique, dans l’attente d’une harmonisation effective des plateformes informatiques régionales. Les autorités tchadiennes et centrafricaines, qui militaient depuis plusieurs années pour un allègement des procédures à Douala, perçoivent cette décision comme un signal positif fort. Il est à noter que cette mesure n’affecte pas les mécanismes de traçabilité gérés par l’administration douanière camerounaise, qui restent pleinement opérationnels pour les cargaisons en transit.
Un enjeu économique majeur pour le Cameroun
Pour Yaoundé, les enjeux de cette décision dépassent largement le cadre symbolique. Les services douaniers camerounais estiment à plus de 410 milliards de FCFA les revenus annuels générés par le transit des marchandises à destination du Tchad et de la République Centrafricaine. Cette manne financière est intrinsèquement liée au port de Douala, infrastructure maritime primordiale pour la connexion des arrière-pays sahélien et centrafricain. Toute diminution de la compétitivité de ce corridor exposerait le Cameroun à un risque significatif de détournement progressif des flux commerciaux.
Ce risque est bien réel. N’Djamena explore depuis plusieurs années des alternatives logistiques, notamment via le port nigérian de Lagos ou les itinéraires traversant le Soudan. De son côté, Bangui envisage régulièrement l’option du corridor congolais par Pointe-Noire. Dans ce contexte de concurrence régionale, chaque procédure jugée superflue alimente les discussions sur la diversification des accès à la mer. La suppression du BESC pour les flux en transit représente, à cet égard, une initiative à la fois défensive et facilitatrice, visant à maintenir la souveraineté africaine sur ses propres voies commerciales.
Une première étape, pas une solution finale
Les transporteurs et chargeurs de la sous-région saluent cette initiative, tout en soulignant que le chemin vers une fluidité optimale reste long. Les multiples contrôles le long de l’axe Douala-N’Djamena, les pratiques irrégulières signalées aux postes de police et de douane, ainsi que les délais de traitement au port continuent d’alourdir considérablement les coûts logistiques. Sans une résolution de ces obstacles structurels, l’impact de la mesure actuelle demeurera limité.
Le défi pour les autorités camerounaises consiste désormais à concilier simplification documentaire et rigueur administrative. La modernisation des systèmes d’information, une meilleure coordination interservices et la réduction des contrôles redondants seront déterminantes pour que le corridor transcamerounais conserve son statut de voie privilégiée pour le fret tchadien et centrafricain. La suspension du BESC n’est qu’une première séquence d’un programme de réformes attendu de longue date par les opérateurs de la CEMAC. La mesure entre en vigueur immédiatement et reste valide jusqu’à nouvelle instruction du CNCC.
