Lors de la revue conjointe organisée à Yaoundé, les autorités camerounaises et la Banque africaine de développement (BAD) ont révélé une situation financière critique : près de 292 milliards de francs CFA pourraient être perdus. Sept projets, représentant 373,419 millions d’unités de compte (UC), sont menacés d’annulation non pas par manque de ressources, mais en raison de retards administratifs majeurs dans leur mise en œuvre.
Il ne s’agit pas de fonds déjà versés que le Cameroun devrait rembourser. Ces financements, composés de prêts et de dons validés par la BAD, n’ont pu être activés faute de signatures d’accords dans les délais impartis ou de déclenchement des paiements malgré leur formalisation juridique. Six de ces dossiers restent bloqués au stade de la signature, tandis qu’un septième, bien que souscrit, n’a enregistré aucun décaissement après plus de quinze mois.
La route Ngoura-Yokadouma, un géant financier en suspens
Le projet phare de ce portefeuille, le Programme de désenclavement et de connectivité des bassins économiques transfrontaliers, concentre à lui seul 207 milliards de francs CFA. Destiné à financer l’aménagement de la route Ngoura-Yokadouma dans la région de l’Est, ce chantier représente plus de 71 % du montant global exposé au risque. Approuvé en février 2026, l’accord de prêt n’a toujours pas été signé à la date de la revue.
Cinq autres initiatives partagent le même sort. Parmi elles figurent le Projet d’appui à l’Université panafricaine (phase 2), validé en décembre 2024, les études pour l’aménagement hydroélectrique de Minkouma sur le fleuve Sanaga, le projet de la cité universitaire CUA-Y2, ainsi que le programme PROSTABLT de prévention des risques au lac Tchad. Un dernier dossier, stratégique pour la région, concerne la facilitation du transport et du commerce avec la Guinée équatoriale, incluant la construction d’un pont sur le fleuve Ntem.
PARZIK2 : un accord signé, mais aucun euro déboursé
Le Projet d’aménagement des routes de désenclavement de la zone industrielle et portuaire de Kribi (PARZIK2) illustre une autre forme de dysfonctionnement. Bien que l’accord ait été signé, aucun décaissement n’a été effectué sur les 26,54 milliards de francs CFA alloués, malgré plus de quinze mois d’attente. Kribi, vitrine de la stratégie industrielle et portuaire nationale, se retrouve ainsi pénalisée par cette inertie.
Des délais d’exécution deux fois supérieurs aux normes de la BAD
Les chiffres présentés lors de cette revue sont édifiants. Le délai moyen entre l’approbation d’un financement et la signature de l’accord atteint douze mois, contre trois mois prévus par la BAD. L’entrée en vigueur des projets prend en moyenne seize mois, alors que l’institution s’attend à cinq mois. Quant au premier décaissement, il survient après vingt et un mois, là où l’objectif est de douze mois. Près de deux ans s’écoulent ainsi avant qu’un seul franc CFA ne soit engagé sur le terrain.
Le ministre de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire, Alamine Ousmane Mey, a souligné l’ampleur des défis : préparation insuffisante des dossiers, lenteurs dans les appels d’offres, gestion défaillante de certains services, et mobilisation tardive des fonds de contrepartie par l’État. Ces obstacles alourdissent les coûts et sapent la confiance des partenaires financiers.
Depuis 1972, la BAD a engagé 130 opérations au Cameroun pour un total de 3 345 milliards de francs CFA. Le programme 2023-2028 prévoit onze nouveaux projets pour 833,8 milliards de francs CFA. Pourtant, la transformation de ces engagements en réalisations concrètes reste le talon d’Achille de la coopération entre Yaoundé et l’institution.
