Depuis trois jours, des dizaines de pêcheurs nigérians sont portés disparus, probablement morts, après des frappes aériennes menées par l’armée tchadienne contre des jihadistes de Boko Haram. Ces attaques, qui se déroulent dans le nord-est du Nigeria, plus précisément sur le lac Tchad, ont été rapportées ce dimanche 10 mai par des témoins locaux, dont des membres de groupes d’autodéfense antiterroristes.
« Il est actuellement impossible d’évaluer avec précision le nombre de victimes, car les opérations se poursuivent », a confié l’un d’eux sous anonymat.
Des frappes visant Boko Haram, un lourd bilan collatéral
Les avions de chasse tchadiens ont commencé à bombarder des îles du lac Tchad, contrôlées par Boko Haram, dès le vendredi 9 mai. Cette riposte fait suite à une attaque perpétrée le 4 mai contre une base militaire tchadienne, attribuée au groupe jihadiste. Ce raid a causé la mort d’au moins 24 soldats et plusieurs blessés.
Selon les témoignages recueillis, les bombardements ont provoqué d’importantes pertes parmi les pêcheurs nigérians autorisés à exercer leur activité dans la zone. En effet, ces derniers doivent s’acquitter d’un « impôt » auprès de Boko Haram pour accéder aux eaux poissonneuses de ces îles. L’une des cibles principales des frappes était l’île de Shuwa, un carrefour stratégique où se rejoignent les frontières lacustres du Nigeria, du Niger et du Tchad. Ce territoire est un bastion historique du mouvement jihadiste et un lieu de pêche très fréquenté par les Nigérians.
Un responsable syndical a révélé que « quarante pêcheurs nigérians sont actuellement portés disparus et risquent d’avoir péri noyés lors de ces opérations ». Il s’appuie sur les récits de survivants ayant réussi à fuir la zone.
Adamu Haladu, un pêcheur originaire de Baga, une ville nigériane située sur les rives du lac, a également témoigné : « Beaucoup de personnes ont été tuées. La majorité des victimes des frappes aériennes viennent de Doron Baga, sur la rive nigériane du lac, ainsi que de l’État de Taraba. Il est notoire que les pêcheurs nigérians paient un tribut à Boko Haram pour accéder à ces îles isolées, riches en poissons. »
Un précédent tragique en 2024
À ce jour, l’armée tchadienne n’a fait aucun commentaire sur cet incident. Pourtant, ce n’est pas la première fois que ses frappes causent des victimes civiles alors qu’elles visaient des membres de Boko Haram.
En octobre 2024, l’armée tchadienne avait été vivement critiquée pour avoir tué des dizaines de civils lors d’une frappe de représailles sur l’île de Tilma. Cette attaque était une réponse à l’assassinat de 40 soldats tchadiens par des jihadistes. Des témoins avaient alors affirmé que les bombes avaient également atteint des pêcheurs. L’armée tchadienne avait réfuté toute implication dans la mort de civils innocents.
L’insurrection jihadiste de Boko Haram, qui sévit depuis 2009 dans le nord-est du Nigeria, a déjà fait plus de 40 000 morts et entraîné le déplacement de deux millions de personnes, selon les chiffres de l’ONU. Elle s’est progressivement étendue aux régions frontalières du Niger, du Cameroun et du Tchad.
Le lac Tchad, zone marécageuse partagée entre le Nigeria, le Cameroun, le Niger et le Tchad, est devenu un bastion pour les groupes armés. En plus de Boko Haram, l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) y est également implanté.
Pour contrer cette menace, le Nigeria, le Tchad, le Cameroun et le Niger avaient relancé en 2015 la « force multinationale mixte », une coalition militaire créée en 1994. Cependant, le Niger s’est retiré de cette alliance en 2025.
