Gabon : le boulevard de la transition entre avancée des travaux et révélations financières

Économie

Gabon : le boulevard de la transition entre avancée des travaux et révélations financières

Libreville, 26 août 2026 – Le chantier du Boulevard de la Transition à Libreville évolue désormais sur deux fronts distincts. D’un côté, les engins s’activent pour rattraper le retard accumulé et livrer les premières sections promises. De l’autre, une toute autre bataille s’engage dans les coulisses administratives : celle de la transparence des dépenses publiques.

Une enquête récente, rendue publique le 23 août, révèle des anomalies majeures concernant ce projet phare. Le montant initial du marché, estimé à 8 milliards de francs CFA, aurait en réalité atteint 16 milliards, tandis que près de 3 milliards auraient été versés à un opérateur étranger identifié sous le nom de Goran. Ces éléments, encore en cours de vérification par les autorités compétentes, placent ce chantier au cœur d’un débat crucial sur la gestion des finances de l’État.

Ce projet, considéré comme l’un des axes majeurs de la modernisation de Libreville, s’étend sur environ trois kilomètres. Il vise à désengorger la circulation dans la capitale et s’inscrit dans un vaste programme incluant notamment la future Cité administrative. Déjà classé comme une priorité nationale pour 2026, il devait incarner une transformation urbaine visible et tangible.

Or, aujourd’hui, il soulève une question bien plus fondamentale : comment un marché public peut-il voir son coût doubler sans explication claire ? Quelles procédures ont permis des décaissements aujourd’hui contestés, et selon quelles règles ont été attribués et exécutés ces contrats ?

Un dossier financier sous l’œil de la justice

D’après des informations obtenues auprès de la Taskforce chargée du contrôle des dépenses et de la dette de l’État, environ 3 milliards de francs CFA auraient été versés à l’opérateur Goran sans garantie bancaire préalable. Cet opérateur aurait été entendu au B2, où il aurait reconnu, selon les comptes-rendus, des « erreurs graves » avant de quitter le territoire gabonais. Le dossier aurait ensuite été transmis au procureur pour examen approfondi.

Ces allégations nécessitent une lecture prudente. À ce stade, aucune infraction n’a été officiellement établie, et aucune responsabilité pénale n’a été attribuée. C’est précisément l’enquête judiciaire qui devra déterminer la nature des flux financiers, la légalité des procédures contractuelles, les éventuelles responsabilités et les circonstances du départ précipité de l’opérateur.

Cependant, une question institutionnelle persiste : si l’absence de garantie bancaire préalable est avérée, pourquoi cette condition essentielle n’a-t-elle pas été exigée avant tout versement ? Si le coût du marché a effectivement doublé, quelles modifications contractuelles, quelles validations administratives ou quelles justifications économiques ont motivé cette évolution ?

Ces interrogations dépassent le seul cas de Goran. Elles interrogent le fonctionnement même de la commande publique, où se croisent décisions politiques, acteurs privés, financements étatiques et intérêts économiques.

Priorité au bitume, mais pas au détriment des comptes

En parallèle des investigations financières, la Taskforce a intensifié son contrôle sur le chantier. Un rapport en date du 22 août, consulté par nos soins, exigerait notamment un approvisionnement accéléré en matériaux, un renforcement des moyens logistiques et la reprise des travaux de nuit. Lors d’une réunion tenue le 20 août, l’objectif affiché était de finaliser le tronçon situé entre les PK0+240 et PK0+800 d’ici le 1er septembre, sous instruction présidentielle directe.

Cette accélération s’inscrit dans une logique urbaine évidente : répondre aux attentes des habitants qui réclament une circulation plus fluide. Pourtant, elle soulève un enjeu de gouvernance tout aussi crucial. L’État doit concilier la rapidité de livraison d’une infrastructure attendue avec le devoir de préservation des preuves, de documentation des contrats et de clarification des responsabilités en cas d’anomalies détectées.

Le paradoxe du Boulevard de la Transition réside précisément dans ce double impératif. Plus le chantier progresse et devient visible, plus l’exigence de transparence doit être renforcée. Les citoyens ne se contentent pas de voir le bitume avancer : ils exigent de comprendre combien coûte cet ouvrage, pourquoi il coûte ce prix, et selon quelles règles les marchés ont été conclus et exécutés.

Cette exigence est d’autant plus légitime que le gouvernement gabonais a déjà été confronté aux répercussions financières et sociales des grands chantiers urbains. En 2025, le Conseil des ministres avait notamment validé un plan de gestion des déchets issus des démolitions liées à la modernisation de Libreville et aux travaux du Boulevard de la Transition. Le projet de relogement des populations affectées avait, quant à lui, bénéficié d’un soutien de la BDEAC.

Le suivi de ce dossier devra donc s’articuler autour de deux axes indissociables : d’une part, la livraison effective de l’infrastructure, et de l’autre, la vérité financière du marché. La réussite de l’un ne saurait compenser l’échec de l’autre.

Le Boulevard de la Transition ne doit pas devenir un simple symbole de kilomètres de route construits. Il doit aussi incarner la preuve qu’un investissement public peut être suivi, justifié et vérifié de bout en bout. Si les anomalies évoquées sont confirmées, les responsabilités devront être établies et les éventuels préjudices réparés. Si elles ne le sont pas, la justice devra également le confirmer sans ambiguïté. Dans les deux cas, le véritable défi de la Transition reste identique à celui réclamé par les citoyens depuis des années : faire des dépenses publiques un processus traçable, justifiable et transparent.