Gabon : l’hydroélectricité peut-elle vraiment électriser l’industrie du manganèse ?

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Gabon : l’hydroélectricité peut-elle vraiment électriser l’industrie du manganèse ?

Usine métallurgique en construction au Gabon

Libreville, capitale économique du Gabon, se trouve à l’aube d’un tournant stratégique. Entre les vastes gisements de manganèse qui jalonnent son sous-sol et les ambitions d’industrialisation portées par l’État, une question cruciale se pose : comment transformer cette ressource en richesse durable ? L’enjeu est double. D’un côté, l’extraction massive de manganèse doit générer davantage de valeur ajoutée localement. De l’autre, son industrialisation repose sur une ressource essentielle mais encore insuffisante : l’électricité. C’est dans ce contexte que le Gabon mise sur l’hydroélectricité pour soutenir sa révolution métallurgique.

À Pékin, lors de la visite officielle du président Brice Clotaire Oligui Nguema en Chine, trois acteurs clés – l’État gabonais, Eramet-Comilog et Sinohydro, filiale du géant chinois PowerChina – ont signé une lettre d’intention visant à étudier des solutions hydroélectriques pour alimenter une future usine d’alliages de manganèse. Cet accord marque une étape symbolique : celui d’une industrialisation qui ne se contente plus d’exporter du minerai brut, mais ambitionne de maîtriser toute la chaîne de valeur.

Pourquoi l’hydroélectricité est-elle la clé du virage industriel gabonais ?

Le manganèse, bien qu’abondant au Gabon, reste un métal dont la transformation exige une consommation électrique massive. Les alliages de manganèse, utilisés notamment dans la sidérurgie, nécessitent des installations métallurgiques énergivores. Sans un approvisionnement en électricité stable, compétitive et abondante, le Gabon ne peut espérer rivaliser avec les grands producteurs mondiaux comme la Chine ou l’Afrique du Sud. C’est précisément sur ce verrou que l’accord sino-gabonais entend agir.

Parmi les pistes explorées, le site hydroélectrique de Ngoulmendjim figure en bonne place. Ce projet, s’il est finalisé, pourrait fournir l’énergie nécessaire à une production d’alliages de manganèse à grande échelle. Cependant, les études sont encore en cours. Les partenaires devront évaluer la faisabilité technique, les coûts d’investissement, les modalités de financement et les garanties d’approvisionnement à long terme. Une chose est sûre : sans cette énergie, le projet industriel perdrait toute sa rentabilité.

Une stratégie industrielle ambitieuse portée par trois piliers

Cette initiative s’inscrit dans une feuille de route industrielle plus large, négociée dès juillet 2026 entre l’État gabonais, Eramet et sa filiale Comilog. Trois scénarios sont envisagés, avec un objectif phare : transformer 700 000 tonnes de manganèse localement d’ici fin 2031. Concrètement, cela passe par :

  • La construction d’une unité de production d’oxyde de manganèse près de Libreville, pour une première mise en service dès fin 2028.
  • La modernisation du Complexe métallurgique de Moanda, un site historique qui pourrait retrouver une nouvelle jeunesse grâce à des investissements ciblés.
  • Le développement d’une nouvelle capacité de production d’alliages dans la zone côtière, pour profiter d’une logistique optimisée et d’un accès direct aux marchés export.

Ces projets ne sont pas isolés. Ils s’accompagnent d’une volonté politique forte : faire du manganèse gabonais un levier de croissance économique, en captant une part bien plus importante de sa valeur ajoutée. À ce jour, le Gabon exporte principalement du minerai brut, dont le prix fluctue fortement sur les marchés internationaux. En industrialisant sa production, le pays pourrait vendre des produits finis, bien plus lucratifs et stables.

Un enjeu économique qui dépasse le simple secteur minier

Les retombées d’une telle stratégie pourraient être considérables. Selon les projections budgétaires pour 2027, la production nationale de manganèse pourrait atteindre 10,35 millions de tonnes, en hausse de 8,6 % par rapport à 2026. Parallèlement, le prix moyen du minerai devrait bondir de 45 %. Mais ces chiffres ne suffisent pas : l’ambition réelle est de créer de l’emploi, de développer des compétences locales et de stimuler l’économie autour des mines.

Le partenariat tripartite entre le Gabon, Eramet-Comilog et Sinohydro illustre cette complémentarité. Le Gabon apporte ses ressources et sa vision politique, Eramet son expertise minière et métallurgique, tandis que Sinohydro pourrait prendre en charge la construction des infrastructures énergétiques. L’enjeu ? Assurer que les retombées économiques restent majoritairement au sein du pays.

Parmi les bénéfices attendus :

  • Le développement d’une main-d’œuvre qualifiée, avec des programmes de formation adaptés.
  • La création de sous-traitants locaux, pour dynamiser l’écosystème industriel.
  • L’émergence d’un réseau de fournisseurs nationaux, réduisant la dépendance aux importations.

Reste une question cruciale : ces investissements seront-ils suffisamment rentables pour attirer les capitaux privés ? Et surtout, les bénéfices seront-ils équitablement redistribués au sein de l’économie gabonaise ?

De l’ambition à l’action : quel calendrier pour concrétiser le projet ?

Les prochains mois seront décisifs. Un comité de suivi, associant l’État, Eramet et Comilog, devra valider les études techniques et financières en cours. Plusieurs échéances sont déjà fixées :

  • Une première unité de production d’oxyde de manganèse pourrait entrer en service dès fin 2028.
  • Les autres capacités industrielles devraient s’inscrire dans une feuille de route jusqu’en 2031.
  • Les décisions finales sur les centrales hydroélectriques devront être prises dans les 18 prochains mois.

Pour les autorités gabonaises, le défi sera de coordonner trois dimensions clés :

  • La stratégie énergétique, pour garantir un approvisionnement suffisant et compétitif.
  • La politique industrielle, pour structurer une chaîne de valeur intégrée.
  • Le développement économique, pour que les retombées profitent à la population.

L’enjeu final est clair : qui bénéficie vraiment de la richesse produite par le manganèse gabonais ? L’objectif n’est pas de rompre avec les partenaires internationaux, mais de construire un modèle dans lequel le Gabon valorise davantage ses ressources, ses technologies et ses compétences.

Une souveraineté économique en jeu

Le Gabon possède l’un des plus grands gisements de manganèse au monde. Pourtant, son modèle économique reste largement basé sur l’exportation de matières premières non transformées. En misant sur l’hydroélectricité et l’industrialisation, le pays cherche à passer d’un statut de fournisseur à celui de producteur.

Cette transition n’est pas sans risques. Les coûts d’investissement sont élevés, les délais longs, et la concurrence internationale féroce. Mais les opportunités sont immenses : créer des emplois durables, diversifier l’économie, réduire la dépendance aux fluctuations des cours des matières premières, et enfin, assurer une prospérité partagée.

Le succès de cette stratégie ne se mesurera pas au nombre d’accords signés à l’étranger, mais à la capacité du Gabon à produire, sur son propre sol, des alliages de manganèse compétitifs, innovants et durables. Une révolution industrielle est en marche – encore faut-il qu’elle produise ses effets.

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