Un fléau souterrain qui menace l’agriculture ivoirienne
Comment concilier développement minier et préservation des terres arables en Côte d’Ivoire ? Le gouvernement d’Abidjan a choisi de trancher en expulsant les orpailleurs illégaux, mais au prix d’un affrontement avec des réalités économiques et sociales explosives. Cette politique de fermeté s’explique par l’urgence : l’orpaillage clandestin, pratiqué sans aucun contrôle, s’étend comme une tumeur maligne dans les campagnes ivoiriennes, dévorant les sols, les rivières et les récoltes. Les vergers de cacaoyers, les rizières et les plantations d’hévéa, piliers de l’économie nationale, sont désormais menacés par un empoisonnement chronique aux métaux lourds et aux produits chimiques.
Des méthodes d’extraction destructrices et un déficit de recettes pour l’État
Les techniques utilisées par les orpailleurs clandestins relèvent de la prédation pure. Mercure, cyanure et pelleteuses s’invitent sans prévenir dans les écosystèmes fragiles des régions de Bouaflé, Hiré, Bouna ou Kong. Les conséquences sont immédiates et dévastatrices : nappes phréatiques contaminées, sols stérilisés, cours d’eau transformés en boues toxiques. Mais l’impact dépasse l’environnement. Chaque année, l’État ivoirien perdrait des dizaines de milliards de francs CFA en recettes fiscales, en raison de l’évasion organisée autour de l’orpaillage informel. À titre de comparaison, les mines industrielles légales n’ont produit que 48 tonnes d’or en 2023, un chiffre déjà modeste face à l’ampleur du phénomène clandestin.
La situation est aggravée par un contexte sécuritaire déjà tendu. Certains sites illégaux favorisent l’émergence de zones de non-droit, où les trafics d’armes et les activités criminelles prospèrent. La pression des groupes armés dans le Sahel voisin ne fait qu’amplifier cette insécurité, poussant Abidjan à agir avec fermeté.
Une vague de répression qui s’étend au-delà des frontières
La Côte d’Ivoire n’est pas un cas isolé en Afrique de l’Ouest. Plusieurs pays de la région ont engagé des opérations similaires contre l’orpaillage clandestin, conscients que cette activité non régulée alimente des réseaux transnationaux incontrôlables. Au Burkina Faso, les autorités ont multiplié les fermetures de sites artisanaux depuis 2022, invoquant la lutte contre le financement du terrorisme. Le Mali a récemment expulsé des centaines de ressortissants étrangers, dont des opérateurs asiatiques, après un accident mortel dans une mine clandestine.
Cette convergence régionale s’explique par la hausse vertigineuse du cours de l’or, qui a franchi le seuil des 2 700 dollars l’once en 2024. Cette flambée attire des travailleurs venus de toute l’Afrique de l’Ouest, ainsi que des réseaux organisés équipés de matériel semi-industriel. Face à cette mobilité des flux, les législations nationales, souvent héritées de cadres coloniaux, peinent à s’adapter. Les permis d’exploitation artisanale délivrés restent insuffisants, laissant le champ libre aux activités illégales.
Expulsions massives : un pari risqué pour les autorités ivoiriennes
En ordonnant l’expulsion des orpailleurs clandestins, la Côte d’Ivoire joue gros. Ces sites font vivre des centaines de milliers de personnes, directement ou indirectement. Les précédents essais de répression, entre 2014 et 2018, avaient échoué à éradiquer le phénomène. Les orpailleurs s’étaient simplement déplacés vers de nouveaux territoires, faute de solutions de reconversion proposées par l’État. Plus de 300 chantiers illégaux avaient été fermés sans succès durable.
Pour que cette nouvelle offensive porte ses fruits, Abidjan doit impérativement combiner fermeté et accompagnement social. Le cadre légal existe depuis 2014 pour une exploitation artisanale semi-mécanisée, mais son application reste anecdotique. Sans politiques publiques ambitieuses — formation des acteurs locaux, création d’emplois alternatifs, renforcement des forces de l’ordre sur le terrain — le risque est grand de voir l’orpaillage clandestin simplement migrer vers d’autres zones. La bataille contre l’or illégal en Côte d’Ivoire se gagnera autant dans les tribunaux que dans les champs.