La Côte d’Ivoire pourra-t-elle préserver durablement son bouclier tarifaire sur les carburants ? Alors que les marchés pétroliers mondiaux connaissent des fluctuations régulières et que les équilibres budgétaires sont scrutés de près par les institutions financières internationales, Abidjan a choisi de reconduire les tarifs en vigueur pour le super sans plomb, le gasoil, le pétrole lampant et la bouteille de gaz butane. Cette décision, qui touche directement le quotidien de millions de ménages ivoiriens, pose une question centrale pour l’avenir économique du pays : jusqu’où l’État peut-il absorber les variations des cours mondiaux sans compromettre sa trajectoire budgétaire ?
Une grille tarifaire sous haute surveillance politique
Le système ivoirien de fixation des prix des hydrocarbures repose sur une révision mensuelle qui intègre le coût du brut raffiné localement par la Société ivoirienne de raffinage, les marges des distributeurs, la fiscalité applicable et un mécanisme de péréquation territoriale. Sur le papier, cette grille devrait épouser les mouvements des cotations internationales et les variations du taux de change entre l’euro et le dollar. Dans les faits, le gouvernement conserve une latitude d’appréciation qui lui permet d’amortir les chocs jugés trop violents pour le pouvoir d’achat des populations.
Cette souplesse a été particulièrement sollicitée lors de la flambée des cours observée en 2022, lorsque le conflit ukrainien avait propulsé le baril de Brent au-delà de 120 dollars. Plutôt que de répercuter intégralement la hausse, les autorités avaient alors pris à leur charge une part substantielle du surcoût, évitant ainsi une vague de contestation sociale similaire à celles qu’avaient traversées plusieurs capitales voisines. Le prix du super sans plomb était resté maîtrisé, tandis que la bouteille de gaz de six kilos, produit de première nécessité pour les foyers urbains, continuait de bénéficier d’un tarif subventionné.
Le fardeau budgétaire des soutiens à l’énergie
Cette stabilité tarifaire a toutefois un prix. Les échanges avec le Fonds monétaire international, dans le cadre du programme en cours, font apparaître que les subventions accordées au secteur énergétique, hydrocarbures et électricité cumulés, ont pesé plusieurs centaines de milliards de FCFA sur l’exercice 2023. Un montant comparable au budget annuel de plusieurs ministères stratégiques. Le gaz butane représente une part importante de cet effort, les pouvoirs publics ayant fait le choix de longue date de soutenir ce combustible pour limiter le recours au charbon de bois et contenir la déforestation.
Dans ses revues successives de la Facilité élargie de crédit, conclue en 2023 pour un montant avoisinant 3,5 milliards de dollars, le FMI a recommandé une rationalisation progressive de ces soutiens, tout en protégeant les couches les plus fragiles de la population. L’équation reste complexe : chaque relèvement des prix à la pompe ravive le souvenir des mobilisations de 2008 contre la vie chère, et le coût du litre demeure l’un des indicateurs économiques les plus observés au quotidien par les citoyens.
Un arbitrage déterminant pour la loi de finances 2026
Le maintien des tarifs actuels intervient dans un environnement international moins tendu qu’en 2022. Le Brent évolue depuis plusieurs mois dans une fourchette comprise entre 70 et 85 dollars le baril, ce qui allège mécaniquement la pression sur la structure des prix ivoirienne. Les décisions de production de l’OPEP+ et l’évolution de la demande chinoise demeurent toutefois des variables susceptibles de rebattre les cartes à court terme.
Pour la Côte d’Ivoire, ce statu quo s’inscrit également dans un calendrier politique chargé. Au lendemain de l’élection présidentielle, l’exécutif prépare la loi de finances 2026 et poursuit ses négociations avec les partenaires financiers sur la trajectoire du déficit public, que l’accord avec le FMI entend ramener sous la barre des 3 % du produit intérieur brut, conformément aux critères de l’Union économique et monétaire ouest-africaine. Maintenir le gel des prix sans alourdir la dépense publique suppose que l’accalmie observée sur les marchés mondiaux se prolonge. À défaut, la facture retombera sur le Trésor public.
La question du modèle économique reste entière. Plusieurs pays de la région, du Sénégal au Cameroun, ont engagé des ajustements progressifs pour réduire leurs propres subventions aux hydrocarbures, parfois au prix de vifs débats publics. Abidjan a jusqu’ici privilégié une voie plus prudente, misant sur la paix sociale et la crédibilité de sa signature économique. La prochaine révision mensuelle de la grille tarifaire dira si cette stratégie peut perdurer sans rediscrète des équilibres budgétaires du pays.