Un virage stratégique ou une simple réorientation ?
Après des années de dépendance affichée envers Moscou, Bamako semble désormais ouvrir une nouvelle page diplomatique. Le Mali peut-il vraiment se passer de Washington tout en maintenant une distance prudente avec la Russie ? Les récents signaux laissent penser que la junte malienne cherche à rééquilibrer ses alliances sans rompre brutalement avec Moscou. Une stratégie audacieuse, mais risquée.
Le renseignement américain de retour au Mali
Le changement le plus tangible concerne la coopération militaire. En 2026, des discussions avancées ont permis aux forces américaines de reprendre leurs vols de surveillance au-dessus du territoire malien. Objectif affiché : mieux traquer les groupes jihadistes, notamment le JNIM, affilié à Al-Qaida. Cette reprise s’accompagne d’une levée partielle des sanctions américaines visant des responsables maliens, dont le ministre de la Défense. Un geste symbolique fort, qui marque le retour progressif de Washington dans le jeu sécuritaire malien.
Cette coopération ne se limite pas à des échanges d’informations. Les États-Unis ont déjà partagé des renseignements ayant permis des opérations contre le JNIM. Une collaboration qui pourrait s’institutionnaliser dans les mois à venir, offrant à Bamako des capacités de surveillance et de renseignement que la Russie peine à fournir.
Pourquoi ce rapprochement avec les États-Unis ?
La question est légitime : après avoir écarté l’Occident au profit de Moscou, pourquoi le Mali se tourne-t-il à nouveau vers Washington ? La réponse réside en partie dans l’évolution de la situation sécuritaire.
Malgré le déploiement des forces russes – d’abord Wagner, puis l’Africa Corps –, la violence jihadiste n’a cessé de s’aggraver. Les données officielles américaines et les analyses d’experts confirment une tendance inquiétante : 2022 et 2023 ont été les années les plus meurtrières de l’histoire récente du Mali, avec une augmentation des attaques et de leur intensité.
Les revers militaires subis par les forces maliennes et leurs alliés russes en 2026 ont encore fragilisé cette position. Des offensives du JNIM, couplées à des attentats ciblant des responsables comme le ministre de la Défense Sadio Camara, ont montré les limites du partenariat avec Moscou. L’Africa Corps a même dû abandonner des positions clés, comme la ville de Kidal, reprise en 2023.
Moscou reste présent, mais son prestige s’effrite
Malgré ces difficultés, la Russie n’a pas disparu du paysage malien. Les intérêts économiques – mines d’or, lithium, énergie – et politiques de Moscou maintiennent une influence significative. Cependant, son bilan sécuritaire est de plus en plus contesté. Les chiffres sont révélateurs : en 2025, les forces maliennes et leurs alliés russes auraient causé la mort de 918 civils, contre 232 attribués aux groupes jihadistes. Une statistique qui pose question sur la méthode et l’efficacité de cette alliance.
Parallèlement, les jihadistes continuent de progresser, perturbant les axes logistiques et maintenant une pression constante sur Bamako. La libération, en mars 2026, de 200 prisonniers liés aux groupes armés dans le cadre d’une trêve fragile pour les convois de carburant illustre l’étau dans lequel se trouve la junte.
Une nouvelle logique : jouer sur plusieurs tableaux
Le Mali ne choisit pas frontalement entre Moscou et Washington. Il opte pour une approche pragmatique, cherchant à diversifier ses partenariats pour combler les lacunes de chacun. Washington apporte des technologies de pointe – renseignement aérien, surveillance satellitaire – que la Russie ne propose pas avec la même efficacité. Quant à Moscou, elle reste un acteur économique et politique clé, même si son rôle sécuritaire est désormais remis en question.
Cette stratégie de double jeu pourrait bien redéfinir l’avenir géopolitique du pays. Le Mali ne cherche plus à remplacer un partenaire par un autre, mais à exploiter la rivalité entre grandes puissances pour obtenir le meilleur pour sa sécurité et son développement. Un pari risqué, mais qui pourrait s’avérer payant à long terme.
Que réserve l’avenir ?
Plusieurs scénarios sont possibles. Le Mali pourrait officialiser son rapprochement avec les États-Unis tout en maintenant des liens étroits avec la Russie, malgré les tensions. Une autre option serait une montée des rivalités entre les deux puissances pour influencer Bamako, avec à la clé une plus grande instabilité régionale. Enfin, le pire des cas reste une aggravation de la crise sécuritaire, si les groupes jihadistes profitent de ces divisions pour s’étendre encore davantage.
Une chose est sûre : l’ancienne logique du « tout ou rien » a vécu. Le Mali entre désormais dans une ère de réalisme diplomatique, où chaque partenariat compte et où la souveraineté se mesure aussi à l’aune de la capacité à négocier avec plusieurs acteurs.
