La main invisible qui façonne le Cameroun depuis des décennies
Le Cameroun retient son souffle. Paul Biya est de retour, après deux mois et demi d’absence en Suisse, un exil discret où le corps s’était éclipsé mais où la main, elle, n’avait jamais cessé d’agir. Ce retour, bien plus qu’un symbole, révèle une réalité politique méconnue : au Cameroun, le pouvoir s’incarne désormais dans un geste. Un geste qui gouverne, qui bénit, qui triche, et parfois qui tue. Tout se joue désormais à travers cette main.
Les Camerounais espéraient le voir émerger de l’avion, saluer la foule comme à chaque retour, serrer des mains à l’aéroport. Ils n’ont obtenu qu’un aperçu furtif : une main, à travers la vitre légèrement entrouverte d’une limousine. Une main qui, en politique, n’est jamais anodine. Elle en dit long sur la nature du pouvoir. Quatre degrés, quatre symboles. La main qui tue. La main qui triche. La main qui bénit. Et enfin, la main qui gouverne.
La main qui tue : le pouvoir absolu sur la vie et la mort
À Rome, sous l’Empire, le destin des gladiateurs reposait sur un simple geste. Le pouce levé, la vie était épargnée. Le pouce baissé, c’était l’exécution. Ce 20 août à Yaoundé, l’inverse s’est produit. Ce n’est plus la main de l’Empereur qui décide du sort des hommes. C’est la main du président qui doit prouver, par un simple salut, qu’il est toujours en vie. Les Camerounais ont vu cette main les saluer. Une preuve tangible que le pouvoir, même affaibli, reste intact. La survie du régime se mesure désormais à l’aune de ce geste.
La main qui triche : quand l’image prime sur la réalité
1986, Coupe du monde. Diego Maradona marque de la main et baptise son but « la main de Dieu ». Tout le monde voit la tricherie. Pourtant, l’arbitre valide. Le Cameroun a connu son propre miracle ce 20 août. Une seule main visible, celle de Paul Biya, à travers une vitre. Pourtant, la télévision nationale, la CRTV, a filmé le cortège comme si cette main suffisait à incarner la légitimité. Une triche médiatique, un but validé par l’appareil d’État. La réalité est ailleurs : le pouvoir se joue désormais dans l’image, pas dans la rue.
La main qui bénit : une liturgie du pouvoir en déclin
Dans les religions, le pouvoir vient de la main. Le prêtre impose les mains, le pape bénit la foule, le roi est sacré par l’onction. Une main ointe devient relique, objet de vénération. Ce 20 août, le Cameroun a vécu une liturgie inversée. Une main-relique, sortie d’une limousine, comme une châsse qu’on promène les jours de fête pour que les fidèles croient encore. Une bénédiction à distance, un geste vide de sens, mais nécessaire pour maintenir l’illusion.
La main qui gouverne : l’essence du pouvoir camerounais
Et nous arrivons au quatrième degré. La main qui signe. Pendant 74 jours, l’État camerounais a continué de fonctionner. Pourquoi ? Parce que la main signait. Des décrets, des nominations, des lois. Le corps du président pouvait être absent, mais sa main, elle, était toujours là, au bout d’un stylo. En droit romain, le pouvoir se résume à la manus, la main. En latin, manus, c’est la puissance pure. Plus de discours, plus de présence physique, plus de marche triomphale sur le tarmac. Il n’y a plus que la signature et le salut. La main qui signe et la main qui salue.
À Rome, la main décidait de la vie ou de la mort. À l’église, elle bénissait les fidèles. À Yaoundé, elle dit surtout une chose : celui qui l’agite est encore en place. Après quarante-trois ans de règne, les Camerounais doivent s’habituer à une nouvelle réalité. Le Cameroun n’est plus dirigé par un homme, mais par une main. Une main qui, un jour, disparaîtra. Et avec elle, peut-être, tout un système.
Marie Roger Biloa, journaliste camerounaise, résume la situation sans détour : « Le Cameroun doit se préparer à affronter la disparition définitive d’un président déjà absent de facto. »
