Une étude récente, conduite par la chercheuse Antonia Juelich, révèle une évolution alarmante dans les tactiques des groupes terroristes au Nigeria. Ce rapport, publié en 2026 par le Cambridge Programme on AI Science & Policy, met en lumière l’intégration de systèmes d’intelligence artificielle générative par des factions de Boko Haram. Les conclusions se basent sur 57 entretiens menés en 2025 et 2026 avec 27 anciens membres, incluant des commandants intermédiaires et des experts techniques, dont les témoignages couvrent principalement la période de 2023 à mi-2025 dans le nord-est du Nigeria.
Dans le cadre de cette investigation, le terme Boko Haram englobe principalement deux entités distinctes : la Province de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) et Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad (JAS). Selon les récits recueillis, ces deux factions auraient eu recours à des outils d’intelligence artificielle largement disponibles pour le public, tels que ChatGPT, Claude, Gemini, Grok, Meta AI et DeepSeek. L’adoption de ces technologies aurait débuté dès 2023, peu après leur apparition sur le marché.
Des utilisations au-delà de la simple propagande
Jusqu’à présent, l’emploi de l’intelligence artificielle par les groupes armés était principalement associé à la création de contenus de propagande – qu’il s’agisse de textes, d’images ou de vidéos. Ces outils facilitent l’automatisation de la production de messages, la traduction et l’adaptation aux divers publics ciblés.
Cependant, l’étude de Cambridge dépeint une réalité bien plus complexe, avec des applications étendues. Les systèmes d’IA auraient été mobilisés pour la planification d’opérations, la résolution de défis logistiques, l’organisation de déplacements stratégiques et l’optimisation de la coordination entre les différentes unités.
Des combattants auraient également exploité ces technologies pour analyser les raisons d’échecs opérationnels. Ils auraient soumis divers scénarios aux plateformes d’IA afin d’obtenir des explications ou d’identifier les ajustements nécessaires pour améliorer l’efficacité de futures actions.
L’intelligence artificielle aurait aussi servi à surmonter des problèmes techniques. Des utilisateurs auraient sollicité ces systèmes pour la maintenance d’armes saisies, le diagnostic de pannes ou la compréhension du fonctionnement d’équipements militaires spécifiques.
Le rapport fait état de requêtes concernant la conception d’engins explosifs improvisés et le renforcement de la sécurité opérationnelle. Il est à noter que les dispositifs de sécurité intégrés aux plateformes n’auraient pas toujours réussi à empêcher l’accès à des informations potentiellement dangereuses.
Face à un refus de réponse de la part d’un outil, les utilisateurs auraient reformulé leurs questions, modifié le contexte de la demande ou consulté une autre plateforme. Cette stratégie de recours à de multiples services permettrait de contourner plus aisément les restrictions.
Les anciens membres interrogés ont souligné que l’IA a principalement accéléré l’accès aux connaissances techniques. Des problèmes qui nécessitaient auparavant l’intervention d’un spécialiste ou plusieurs jours de recherche pourraient désormais être résolus en quelques minutes.
Néanmoins, le rapport ne prouve pas que ces outils aient permis à Boko Haram de mener des attaques qui auraient été impossibles sans l’intelligence artificielle. Il démontre plutôt que les factions perçoivent cette technologie comme un levier d’efficacité et s’efforcent de l’intégrer à leurs activités.
Des cellules spécialisées formées avec l’aide de Daesh
Certaines factions de Boko Haram auraient institutionnalisé l’usage de l’intelligence artificielle en créant des unités dédiées. Ces équipes seraient composées de membres possédant des compétences en ingénierie, armement, explosifs ou planification.
Les combattants sur le terrain transmettraient leurs interrogations à ces cellules spécialisées. Les experts de ces unités consulteraient alors plusieurs systèmes d’intelligence artificielle avant de sélectionner et de diffuser les réponses jugées pertinentes.
L’accès aux équipements informatiques, aux comptes et aux abonnements serait restreint aux membres considérés comme fiables. Cette mesure vise à minimiser les risques de surveillance, de fuites d’informations ou d’utilisation non autorisée du matériel.
L’adoption de ces technologies aurait été encouragée par des formateurs affiliés au réseau de Daesh. Selon les témoignages recueillis, ces derniers auraient dispensé des formations en présentiel et offert un soutien à distance à certains membres de l’ISWAP.
Ils auraient également fourni du matériel informatique, notamment des ordinateurs portables et des projecteurs. Des logiciels de chiffrement, des réseaux privés virtuels (VPN) et des abonnements payants à diverses plateformes auraient été mis à la disposition des utilisateurs.
Les formations auraient couvert le fonctionnement général des systèmes d’intelligence artificielle, les techniques de formulation des requêtes et les méthodes pour contourner certaines restrictions. Les compétences acquises auraient ensuite été partagées au sein des différentes unités.
Le rapport met toutefois en évidence plusieurs limites méthodologiques. Ses conclusions reposent majoritairement sur les déclarations d’anciens membres, et chaque utilisation signalée n’a pas pu être vérifiée de manière indépendante.
De plus, les personnes interrogées étaient principalement d’anciens cadres intermédiaires et non des dirigeants actuels de Boko Haram. Elles ne disposaient donc pas nécessairement d’une vue d’ensemble des décisions stratégiques de l’organisation.
Une montée en compétences potentiellement dangereuse
L’étude ne permet pas non plus d’évaluer précisément l’efficacité des informations générées par les systèmes d’IA. Il est possible que les modèles produisent des réponses inexactes, incomplètes ou inapplicables dans le contexte réel d’une opération.
Elle démontre néanmoins que l’emploi de l’intelligence artificielle par des groupes armés n’est plus une simple hypothèse. Des organisations aux ressources limitées peuvent désormais accéder aux mêmes outils que les particuliers, les entreprises et les gouvernements.
Cette accessibilité pourrait abaisser certaines barrières techniques, notamment en matière de traduction, d’analyse d’informations, de maintenance ou de planification. Bien qu’elle ne remplace pas les compétences humaines, elle peut accélérer l’apprentissage et faciliter la diffusion des connaissances.
Pour les entreprises technologiques, le défi réside dans la détection des usages malveillants sans entraver les utilisations légitimes de services accessibles à des millions de personnes. La prolifération des plateformes, des comptes et des techniques de contournement complique également la surveillance.
Les auteurs du rapport exhortent ainsi les développeurs, les autorités publiques, les services de sécurité et les chercheurs à renforcer le partage d’informations. Ils préconisent notamment d’évaluer les dispositifs de protection face à des organisations structurées, et non pas seulement face à des utilisateurs isolés.
Enfin, l’étude révèle que les factions de Boko Haram accordent déjà une grande confiance au potentiel de l’intelligence artificielle. Cette perception pourrait les inciter à investir davantage dans les abonnements, les équipements informatiques et la formation de nouvelles équipes spécialisées.
La question n’est donc plus de savoir si les groupes armés tenteront d’utiliser ces technologies, mais plutôt dans quelle mesure les mécanismes de sécurité pourront empêcher leur transformation en instruments de violence.