
Aux premières lueurs du 25 avril, le calme de Kati, ville de garnison située à proximité de Bamako, a été brisé par des détonations et des échanges de tirs nourris. En l’espace de quelques heures, une série d’assauts coordonnés sur l’ensemble du territoire malien a été revendiquée conjointement par le groupe djihadiste JNIM (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin) et les séparatistes touaregs du FLA (Front de Libération de l’Azawad). Le lendemain, le régime militaire annonçait le décès du ministre de la Défense, Sadio Camara, des suites de blessures infligées lors d’une attaque contre sa résidence.
Des rumeurs persistantes suggèrent également que le chef du renseignement, Modibo Koné, aurait péri ou été gravement touché. Malgré ces pertes majeures, la junte a tenté de rassurer en affirmant que la situation était maîtrisée, alors même que les combats faisaient rage. Ce décalage flagrant entre le discours officiel et la réalité du terrain souligne la fragilité actuelle du pouvoir en place au Mali.
Ces événements constituent le défi le plus sérieux pour Assimi Goïta depuis son accession au pouvoir en 2020. Le pays subit déjà un blocus étouffant imposé par le JNIM, entravant les importations vitales en provenance du Sénégal et de la Côte d’Ivoire. Cette stratégie d’asphyxie économique a entraîné des fermetures d’écoles et des pénuries de carburant, forçant le gouvernement à démentir la libération de prisonniers djihadistes en échange d’une trêve temporaire.
Le retour d’une alliance djihadiste-séparatiste
Cette collaboration entre groupes armés rappelle les événements de 2012, lorsqu’une coalition similaire avait mis en déroute l’armée malienne dans le nord. À l’époque, des combattants touaregs revenant de Libye après la chute de Mouammar Kadhafi s’étaient alliés à al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) pour conquérir un vaste territoire avant que leur alliance ne vole en éclats.
Aujourd’hui, bien que leurs objectifs finaux divergent — un émirat islamique pour le JNIM contre l’autodétermination pour le FLA — les deux entités trouvent un intérêt tactique à démontrer l’incapacité de l’État malien à protéger ses propres symboles d’autorité. Pour le JNIM, il s’agit d’une guerre d’usure visant à provoquer l’effondrement interne du régime.
Le défunt ministre Sadio Camara était l’architecte du rapprochement entre le Mali et Moscou, ayant orchestré le déploiement du groupe Wagner fin 2021. Ce choix avait précipité le départ des troupes françaises en 2022 et de la mission de l’ONU en 2023. Désormais intégrée au ministère de la Défense russe sous le nom d’Africa Corps, cette force semble avoir perdu de son efficacité opérationnelle.
Contrairement à Wagner, Africa Corps privilégie désormais un rôle de formation et de conseil plutôt que de combat en première ligne. Les ressources russes étant mobilisées par le conflit en Ukraine, le nombre d’engagements directs au Mali a chuté drastiquement, laissant la junte de plus en plus isolée face à l’insurrection.
L’échec du modèle sécuritaire de l’AES
La chute symbolique de Kidal illustre ce déclin. Après avoir repris la ville en novembre 2023, les forces maliennes et leurs partenaires russes ont dû s’en retirer sans combattre face à la récente offensive. Ce revers remet en question la viabilité de l’Alliance des États du Sahel (AES), composée du Mali, du Burkina Faso et du Niger.
Ces régimes ont justifié leurs coups d’État par la nécessité de restaurer la sécurité, rompant avec les partenaires occidentaux et la CEDEAO. Pourtant, la situation sécuritaire actuelle est bien pire que celle qu’ils ont héritée. L’histoire récente du Burkina Faso, où le lieutenant-colonel Damiba a été renversé pour son incapacité à contrer la menace terroriste, pourrait servir d’avertissement à Assimi Goïta.
Le pouvoir de Goïta vacille. Malgré la dissolution des partis politiques et la prolongation de son mandat jusqu’en 2030, les dissensions au sein de l’armée s’accentuent. Une tentative de coup d’État déjouée en août dernier témoigne de la loyauté incertaine des troupes. L’échec des services de renseignement lors des attaques d’avril pourrait exacerber ces tensions internes.
Les États-Unis et la diplomatie des minéraux
Dans ce contexte chaotique, les États-Unis semblent réévaluer leur position. Bien que l’aide soit officiellement suspendue suite aux coups d’État, des signaux indiquent une volonté de l’administration Trump de renouer le dialogue avec Bamako. La levée des sanctions contre certains officiels maliens et des discussions sur le partage de renseignements suggèrent un possible virage diplomatique.
Washington pourrait proposer un accord de type « sécurité contre minéraux », s’inspirant du modèle appliqué en République Démocratique du Congo. En échange d’un accès privilégié au lithium et à l’or, les États-Unis pourraient offrir un soutien technologique et sécuritaire, potentiellement via des acteurs privés.
L’offensive récente confirme que la stratégie de la junte est dans l’impasse. Le JNIM a prouvé qu’il pouvait frapper au cœur du pouvoir, utilisant des drones et le sabotage économique pour affaiblir l’État. Sans architecture de sécurité régionale crédible, le Mali se retrouve dans une position de vulnérabilité extrême.
Un impact au-delà des frontières maliennes
Le revers subi par les forces russes au Mali entache la réputation de Moscou en tant que garant de la sécurité sur le continent. Des pays comme la République centrafricaine ou Madagascar, qui ont également sollicité l’aide russe, pourraient revoir leurs calculs. L’incapacité de la Russie à empêcher l’effondrement de régimes alliés, comme en Syrie, souligne les limites de son influence réelle lorsque la pression devient insoutenable.
