Niger : à Niamey le pouvoir, dans les villages la peur

Trois ans après le renversement du président Mohamed Bazoum, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) persiste à qualifier son accession au pouvoir de tournant décisif. La restauration de la sécurité, la reconquête du territoire et le retour de la souveraineté figuraient parmi les engagements affichés. Pourtant, à distance de la capitale, une tout autre configuration se révèle.

Une promesse de sécurité confrontée à l’épreuve du réel

Dès son installation, le CNSP a érigé la question sécuritaire en fondement principal de sa légitimité. La dégradation de la situation sécuritaire avait d’ailleurs servi de justification au renversement de l’ancien régime. L’engagement était sans ambiguïté : faire mieux.

Or, dans les territoires les plus exposés aux violences, en particulier dans la partie occidentale du pays, les attaques continuent de scander le quotidien des habitants. Un constat nourrit alors les interrogations : les responsables qui incarnent la transition se montrent rarement dans les zones directement touchées, au moment précis où les populations en subissent les conséquences.

Les autorités s’expriment depuis la capitale. Elles annoncent des opérations, célèbrent des succès militaires ou promettent des ripostes. Mais pour ceux qui vivent à proximité des secteurs les plus dangereux, les préoccupations sont d’une nature bien plus concrète : qui se déplace pour constater les dégâts ? Qui rencontre les familles éprouvées ? Qui explique ce qui s’est produit et ce qui sera entrepris pour empêcher la répétition de tels drames ?

Un pouvoir qui a fait de la sécurité sa principale justification ne saurait durablement se limiter à évoquer la guerre depuis les bureaux de la capitale.

Niamey sous protection renforcée, les régions sous pression persistante

Le dispositif mis en place depuis le coup d’État présente l’un de ses paradoxes les plus manifestes. Au sommet de l’État, la sécurité du régime est devenue une priorité absolue. Les signes de méfiance au sein même de l’appareil militaire, les remaniements dans la hiérarchie et la multiplication des dispositifs de contrôle traduisent un pouvoir préoccupé avant tout par sa propre stabilité.

Parallèlement, loin du centre politique, les populations demeurent confrontées à une insécurité d’une autre nature : celle qui tue, déplace, ferme des écoles, détruit l’économie locale et bouleverse le quotidien.

Deux réalités semblent ainsi coexister. D’un côté, un pouvoir concentré sur sa survie et la sécurisation de son appareil. De l’autre, des citoyens qui attendent encore que la promesse de protection formulée au lendemain du coup d’État se traduise concrètement dans leur vie quotidienne.

La souveraineté, pourtant, ne devrait pas s’arrêter aux portes de Niamey.

Le prix humain d’un conflit qui se prolonge

Derrière chaque communiqué militaire se dissimule une réalité que les chiffres officiels restituent rarement dans toute son ampleur.

  • Des familles qui abandonnent leurs villages.
  • Des agriculteurs qui hésitent à regagner leurs champs.
  • Des commerçants dont les activités sont paralysées.
  • Des enfants dont la scolarité est interrompue.
  • Des communautés entières qui vivent dans l’attente de la prochaine attaque.

C’est précisément dans ces territoires que devrait s’évaluer la réussite ou l’échec de la transition. Non pas uniquement dans les cérémonies officielles, ni seulement dans les discours sur la souveraineté, mais dans la capacité de l’État à protéger ceux qui ne disposent ni d’escorte, ni de palais, ni de dispositif spécial de sécurité.

La problématique n’est pas exclusivement militaire. Elle est également politique. Car lorsqu’une population a le sentiment que ses dirigeants se montrent lors des cérémonies, des discours et des annonces, mais demeurent absents quand le danger frappe, la confiance commence inévitablement à s’effriter.

Un discours souverainiste à l’épreuve des faits

Le CNSP a bâti une part importante de son image sur la rupture avec l’ancien système. Nouveaux partenaires, nouveau discours diplomatique, dénonciation des influences étrangères : la communication autour de la souveraineté est devenue l’un des piliers du régime.

Mais la communication ne saurait remplacer une présence. Un État peut annoncer des victoires, dénoncer ses adversaires, mobiliser le vocabulaire du patriotisme et de la résistance. Une question demeure néanmoins : les populations se sentent-elles réellement davantage protégées ?

C’est en ce point que le discours officiel rencontre ses limites. La souveraineté ne se mesure pas uniquement au nombre de partenaires étrangers que l’on écarte ou que l’on accueille. Elle se mesure également à la capacité d’un État à contrôler son territoire et à protéger ses citoyens, particulièrement ceux qui résident dans les zones les plus vulnérables.

Or, tant que les attaques se poursuivent et que les populations restent exposées, les slogans finissent par se heurter à une réalité beaucoup plus difficile à dissimuler.

L’écart entre les mots et le terrain

La question qui se pose aujourd’hui au Niger dépasse la seule personne du général Abdourahamane Tiani. Elle concerne tout un système de gouvernance.

Peut-on continuer à justifier une prise de pouvoir par l’échec sécuritaire de l’ancien régime sans accepter, trois ans plus tard, d’être soi-même jugé sur le même terrain ? Peut-on revendiquer une proximité avec le peuple tout en laissant les populations des zones les plus exposées attendre une présence plus visible de l’État ? Et surtout, combien de temps une transition peut-elle demander à la population de patienter pendant que la promesse qui a servi de fondement à son arrivée au pouvoir reste largement inachevée ?

Le véritable patriotisme ne se mesure pas à la puissance d’un discours. Il se mesure aussi à la capacité d’un dirigeant à regarder la souffrance de son peuple en face, à se rendre là où l’État est attendu, à assumer les échecs comme les victoires, et à comprendre qu’un pouvoir ne protège pas une nation depuis les seuls bureaux de la capitale.

Ce que révèle l’épreuve du terrain

Au Niger, le pouvoir continue de parler de souveraineté, de sécurité et de rupture. Mais dans les zones où les attaques continuent de frapper, une autre réalité impose ses propres questions.

Un régime peut-il se présenter comme le sauveur d’un peuple sans aller à la rencontre de ceux qui vivent au quotidien les conséquences de l’insécurité ? C’est peut-être là que se situe le véritable bilan de la transition. Non pas dans les slogans, ni dans les cérémonies, ni dans les déclarations télévisées, mais sur ces routes, dans ces villages et auprès de ces familles qui, lorsque les attaques surviennent, attendent encore de savoir si l’État viendra réellement jusqu’à elles.

Car gouverner un pays en guerre ne consiste pas seulement à protéger le pouvoir. Cela consiste d’abord à ne pas laisser le peuple seul face à la guerre.