Un tournant annoncé pour rompre avec les pratiques opaques
En 2022, le Niger se dotait d’un outil ambitieux : le décret n°2022-743 instaurant le dialogue compétitif dans les marchés publics. Promu comme une révolution pour assainir la gestion des dépenses publiques et dynamiser l’économie nationale, ce texte promettait transparence et efficacité. Pourtant, trois ans après son adoption, l’innovation juridique reste lettre morte : aucun projet phare n’a vu le jour sous ce régime, aucun gain de productivité n’a été enregistré. La réforme, en réalité, n’a été qu’un leurre, masquant à peine des pratiques ancestrales plus rentables pour les initiés.
Une procédure promise, mais jamais maîtrisée
Le principe du dialogue compétitif reposait sur un postulat simple : associer plusieurs candidats à l’élaboration conjointe des solutions techniques, juridiques ou financières. Idéal pour les grands projets d’infrastructures ou d’équipements, ce mécanisme devait éviter les écueils des appels d’offres classiques. Pourtant, dans les faits, cette approche est restée un casse-tête pour les administrations :
- Des agents mal formés : L’absence de modules de formation adaptés et de guides pratiques a transformé une procédure censée être flexible en un labyrinthe réglementaire.
- Un réflexe de routine : Face à la complexité perçue, les responsables publics se sont repliés sur les méthodes traditionnelles, voire les attributions directes, malgré les garde-fous juridiques.
- Zéro projet concret : Aucun chantier majeur ne s’est engagé sous ce dispositif. Les infrastructures prioritaires, comme les routes ou les équipements sanitaires, continuent de suivre des circuits parallèles, loin de toute innovation.
L’opacité persiste derrière le masque de la modernité
Le décret de 2022 était censé incarner une rupture avec les dérives du gré à gré. Pourtant, les attributions directes et les ententes informelles prospèrent toujours, alimentant les soupçons de favoritisme. Les entreprises locales, censées être les grandes gagnantes de ce nouveau cadre, dénoncent un système verrouillé :
- Un accès restreint aux appels d’offres significatifs, malgré les discours sur l’ouverture.
- Des délais de traitement interminables, étouffant toute velléité de concurrence loyale.
- Une absence totale de redevabilité, aucun audit public n’ayant été publié sur l’application réelle du dialogue compétitif.
Le bilan d’une réforme vidée de sa substance
Trois ans après son entrée en vigueur, le décret n°2022-743 porte un diagnostic accablant :
- Une transparence illusoire : Les rapports d’évaluation promis sont introuvables, et les données sur les économies réalisées se font désespérément attendre.
- Une dépense publique toujours aussi désordonnée : Aucune baisse des coûts n’a été enregistrée, et les marchés continuent de peser sur le Trésor public sans garantie de retour sur investissement.
- Un climat d’incertitude pour les investisseurs : L’écart entre les promesses légales et les réalités du terrain dissuade les acteurs économiques sérieux, préférant les horizons plus stables du Bénin ou du Sénégal.
Quand le droit devient un leurre
Le dialogue compétitif s’est transformé en une arme de diversion. Derrière les discours sur la modernisation, les pratiques anciennes persistent, et les objectifs initiaux – rationalisation, transparence, attractivité – restent lettre morte. Les Nigériens, eux, subissent les conséquences : des projets inachevés, des fonds publics gaspillés, et une économie locale en mal de dynamisme.
Ce mirage juridique pose une question cruciale : comment un outil conçu pour briser les barrières peut-il se retourner contre ceux qu’il devait servir ? La réponse réside dans l’absence de volonté politique réelle. Sans volonté de réforme authentique, les textes les plus ambitieux ne sont que des paravents.
Ce que les prochaines années devraient changer
Pour que le dialogue compétitif cesse d’être un épouvantail et devienne un levier, plusieurs pistes s’imposent :
- Former massivement les agents publics aux nouvelles procédures, avec des ateliers pratiques et des retours d’expérience concrets.
- Instaurer des sanctions claires contre les recours abusifs aux procédures dérogatoires, pour briser le réflexe de l’opacité.
- Rendre publics les audits sur l’utilisation effective du dialogue compétitif, afin de restaurer la confiance des acteurs économiques et des citoyens.
- Encadrer strictement les attributions directes, en limitant leur durée et en justifiant systématiquement leur recours.
Le Niger a aujourd’hui le choix : perpétuer l’illusion d’une modernisation ou engager une refonte en profondeur de sa commande publique. Le temps presse, car chaque année passée sans action sérieuse creuse l’écart entre les promesses et les réalités.
