Panafricanisme moderne : entre héritage historique et dérives contemporaines

Le panafricanisme en question : entre idéal et réalités contemporaines

Alors que la justice sud-africaine doit rendre une décision concernant le sort de Kémi Séba, arrêté en avril dernier alors qu’il tentait de se rendre clandestinement au Zimbabwé, l’écrivain et journaliste Venance Konan interroge le rôle de cette figure médiatique du panafricanisme. Avec plus d’1,5 million d’abonnés sur les réseaux sociaux, Kémi Séba incarne-t-il vraiment l’héritage de ce mouvement ? Une réflexion s’impose pour distinguer l’idéal panafricain de ses avatars contemporains.

Kémi Séba lors de son audience à Johannesburg.

Un activiste controversé et ses alliances inattendues

L’histoire de Kémi Séba, de son vrai nom Stellio Gilles Robert Capo Chichi, est marquée par des paradoxes. Ce Béninois détenteur d’un passeport diplomatique nigérien est connu pour son activisme panafricaniste radical, ses positions anti-françaises, anti-franc CFA et antisémites. Pourtant, son arrestation en Afrique du Sud aux côtés de son fils et d’un suprémaciste blanc sud-africain, nostalgique de l’apartheid, interroge sur la cohérence de ses engagements.

Poursuivi au Bénin pour apologie de crimes contre la sûreté de l’État et incitation à la rébellion, il a diffusé une vidéo soutenant les soldats impliqués dans un putsch avorté. Un mandat d’arrêt international a été émis à son encontre, révélant les contradictions d’un mouvement qui se veut libérateur mais qui s’allie parfois avec des forces opposées à ses valeurs.

Propagande russe et soutien aux dictatures : les nouveaux visages du panafricanisme ?

Avec des figures comme Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb, Kémi Séba incarne une forme de panafricanisme radical en Afrique francophone. Ces personnalités, en première ligne pour dénoncer la présence française en Afrique, sont aussi les plus fervents propagandistes de la Russie sur le continent. Leur soutien aux dirigeants de l’Alliance des États du Sahel (AES)Assimi Goïta (Mali), Ibrahim Traoré (Burkina Faso) et Abdourahamane Tiani (Niger) — soulève des questions : s’agit-il d’un combat pour l’émancipation ou d’une soumission à de nouvelles formes de domination ?

De l’idéal panafricain à la fragmentation politique

Né au début du XXe siècle dans les milieux intellectuels noirs américains et caribéens, le panafricanisme a joué un rôle clé dans les luttes anticoloniales. Des figures comme Kwame Nkrumah (Ghana), Sékou Touré (Guinée) ou encore Patrice Lumumba (Congo) ont incarné cet idéal d’unité et de solidarité africaine. La Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF), créée en 1950, a été un fer de lance de la décolonisation avant d’être dissoute en 1980.

L’indépendance du Ghana en 1957 et celle de la plupart des pays africains en 1960 ont été perçues comme des victoires du panafricanisme. Cependant, après les indépendances, les micro-nationalismes ont pris le dessus. Les tentatives d’unification, comme la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en 1963, ont été freinées par des sécessions (Érythrée, Soudan) ou des conflits (Biafra, Casamance). En 2002, Mouammar Kadhafi a tenté de relancer l’idée d’une Afrique unifiée en transformant l’OUA en Union africaine (UA), mais sans succès durable. Le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), lancé en 2001, est aujourd’hui largement oublié.

Panafricanisme : entre déclarations et réalités politiques

Aujourd’hui, le panafricanisme est souvent invoqué comme une posture politique. Des dirigeants comme Laurent Gbagbo (Côte d’Ivoire) ou des partis comme le PASTEF au Sénégal se revendiquent de ce mouvement. Pourtant, les actions concrètes peinent à suivre : les pays africains, loin d’une unité affichée, se livrent à des chasses aux migrants entre voisins (Afrique du Sud) ou à des tensions frontalières (Sahel vs CEDEAO).

Un panafricanisme en crise : entre opportunisme et trahison des idéaux

Kémi Séba, Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb sont aujourd’hui les figures les plus visibles du panafricanisme. Tous trois, malgré leurs origines variées (Bénin, Cameroun, Suisse), se disent persécutés pour leurs combats anti-occidentaux. Pourtant, leur proximité avec des régimes autoritaires et leur alignement sur les intérêts russes posent question : s’agit-il encore de libération ou d’une nouvelle forme d’asservissement ?

Selon des révélations, ces activistes seraient même liés à des figures politiques controversées, comme Faure Gnassingbé. Kémi Séba lui-même aurait exprimé des regrets quant à la perte de sa nationalité française. Face à ces dérives, le panafricanisme semble aujourd’hui rance, frelaté et illusoire.

L’urgence d’un panafricanisme authentique

Dans un monde marqué par la prédation des grandes puissances, l’Afrique n’a d’autre choix que de s’unir rapidement. Le panafricanisme ne peut se réduire à des discours enflammés ou à des alliances opportunistes. Il doit retrouver son essence : l’émancipation réelle des peuples africains, sans soumission à de nouveaux maîtres. L’heure est à l’urgence panafricaniste, avant que le continent ne perde définitivement son âme dans des jeux de pouvoir stériles.