Sécurité au Mali : l’échec de l’externalisation face aux groupes armés

Au Mali, l’externalisation de la sécurité n’a pas tenu ses promesses, analyse Bakary Sambe

Le Mali traverse une crise sécuritaire sans précédent. Le 25 avril 2026, six attaques coordonnées ont frappé le pays, causant la mort du ministre de la Défense, le général Sadio Camara, et permettant aux jihadistes du Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (Jnim) et aux indépendantistes du Front de libération de l’Azawad (FLA) de s’emparer de la ville stratégique de Kidal. Ces événements remettent en question la stratégie de sécurité du régime malien et son partenariat avec la Russie et les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES).

Dans une note d’analyse intitulée « Mali : anatomie d’un séisme sécuritaire », publiée par le Timbuktu Institute, centre de recherche africain pour la paix basé au Sénégal, l’expert Bakary Sambe, son directeur à Dakar, décrypte les conséquences de ces attaques. Il analyse l’échec de l’externalisation sécuritaire, les limites de l’AES et les paradoxes de l’opinion publique malienne. Entretien.

Un soldat du Front national de libération de l'Azawad (FLA) dans un bâtiment endommagé à Kidal

L’effondrement du mythe de la sécurité externalisée

Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute, n’hésite pas à parler d’un échec de la stratégie de sécurité externalisée. Pour lui, la mort du général Sadio Camara et le retrait chaotique des forces russes de Kidal symbolisent l’impuissance de la collaboration avec l’Africa Corps. Après la fin de l’opération Barkhane, qui combinait aspects militaires et développement, la sous-traitance de la sécurité à la Russie n’a pas su endiguer une guérilla profondément ancrée localement.

L’expert souligne : « La sous-traitance à Moscou n’a pas pu faire face à une réalité guerrière où les groupes armés sont implantés depuis des années. Le régime du général Assimi Goïta, privé de résultats tangibles, risque de perdre son principal argument : la promesse de reconquête sécuritaire. »

Pourtant, malgré les revers, les forces russes restent présentes aux côtés de l’armée malienne. Bakary Sambe tempère : « Les vidéos et les communiqués russes montrent une présence continue. Mais les déroutes de Kidal et de Tessalit révèlent l’incapacité de cette stratégie à fonctionner. »

L’Alliance des États du Sahel : un pacte de défense en demi-teinte

Les attaques du 25 avril ont aussi mis en lumière les limites de l’AES. L’article 5 de la charte du Liptako-Gourma, qui prévoit une solidarité militaire en cas d’agression, n’a pas été appliqué. Bien que les chefs d’État de l’AES aient dénoncé un « complot monstrueux », aucun soutien militaire n’a été apporté au Mali.

Bakary Sambe explique : « Le Burkina Faso, le Niger et d’autres pays de l’AES étaient déjà confrontés à des attaques sur leur propre territoire. Leur priorité reste la sécurité intérieure. L’AES, en tant que bloc de défense, n’a pas su se mobiliser face à cette crise. »

Opinion publique malienne : entre désillusion et union sacrée

Sur le plan intérieur, la situation apparaît paradoxale. Les promesses sécuritaires du régime ne sont pas tenues, mais paradoxalement, ces attaques ont renforcé le « ralliement autour du drapeau ». Bakary Sambe analyse : « Le pouvoir de Bamako repose aujourd’hui presque exclusivement sur la promesse de sécurité. Les attaques ont ouvert une comparaison inquiétante avec 2012, lorsque les groupes armés avaient rapidement pris le contrôle du Nord du pays. »

Pourtant, cette crise a aussi consolidé temporairement la légitimité du général Assimi Goïta, un paradoxe que les analystes étrangers peinent à comprendre. « Les Maliens, malgré les souffrances, se regroupent derrière leur drapeau. C’est une réalité malienne que beaucoup ignorent. »

Une alliance fragile entre jihadistes et indépendantistes

L’alliance entre le Jnim, lié à al-Qaïda, et le FLA représente une contrainte stratégique nouvelle pour Bamako. Pour Bakary Sambe, cette coalition repose davantage sur une convergence de circonstances que sur un projet politique commun : « Les attaques coordonnées montrent une montée en puissance inédite, mais cette alliance est fragile. Les objectifs divergent : la charia pour le Jnim, l’autonomie de l’Azawad pour le FLA. »

L’expert ajoute : « Le rôle central d’Iyad Ag Ghaly et les intérêts pragmatiques comme le trafic expliquent cette alliance temporaire. Mais sans vision politique partagée, elle ne pourra pas durer. »

Vers une recomposition du paysage sécuritaire ?

Malgré les différences idéologiques, Bakary Sambe estime que le Jnim pourrait tenter de se repositionner comme un acteur politique national. « Le groupe cherche à se légitimer en s’appuyant sur des figures locales. Cette alliance offre une opportunité de transition vers une mue politique. »

Enfin, la question du dialogue avec les groupes armés revient sur le devant de la scène. De plus en plus d’acteurs, y compris l’opposition comme la CFR de l’imam Dicko, y sont favorables. Bakary Sambe conclut : « Face à la réalité du jihad endogène, où des Maliens rejoignent ces groupes, le dialogue est devenu incontournable. Les Maliens eux-mêmes réclament une discussion avec tous leurs enfants, y compris ceux qui ont pris les armes. »