Tchad: la refonte des transports, un pilier pour l’essor national

Soixante-six ans après avoir accédé à la souveraineté, le Tchad se trouve face à un impératif de taille : restructurer en profondeur son réseau de transport interurbain. Cette transformation est cruciale pour dynamiser l’économie nationale et assurer une mobilité sécurisée et efficace à l’ensemble du peuple tchadien.

Tchad : 66 ans après l’indépendance, l’impératif d’une révolution des transports

Malgré sa position géographique stratégique au cœur de l’Afrique centrale et son immense territoire, le Tchad est toujours confronté à un paradoxe: sa mobilité intérieure dépend excessivement de la route, avec un réseau de transport interurbain manquant de structure. Le gouvernement tchadien a fait de la modernisation des transports une priorité absolue. Mais quelle approche adopter pour connecter des villes comme N’Djamena, Moundou, Sarh, Abéché, Mongo, Faya-Largeau ou Bol, en garantissant sécurité, régularité et confort, des conditions essentielles pour un pays désireux d’accélérer son développement ?

Un vaste territoire, un réseau routier à consolider

Le Tchad, s’étendant sur 1 284 000 km², fait face à des distances qui représentent un défi économique majeur. Pour ses habitants, les déplacements entre provinces peuvent prendre de longues heures, parfois même une journée entière. La route reste le mode de transport prédominant. Les infrastructures tchadiennes ont longtemps souffert d’un réseau insuffisant et de l’absence de chemin de fer. Une analyse antérieure de la Banque mondiale avait déjà mis en lumière la dépendance quasi-totale au transport routier et la faiblesse des services de transport interurbain réguliers.

Aujourd’hui, les autorités sont déterminées à transformer cette situation. En mars 2026, le gouvernement a placé le désenclavement territorial, la modernisation des infrastructures et la connectivité nationale et internationale au premier rang des objectifs du secteur des transports, démontrant une volonté de bâtir une résilience Afrique face aux défis logistiques.

D’un système artisanal vers un réseau organisé

L’enjeu va au-delà de la simple augmentation du nombre de véhicules. Il s’agit de bâtir un véritable système national de transport interurbain, comprenant des compagnies agréées, des gares routières modernes, des horaires fixes, un système de billetterie, des contrôles techniques rigoureux, une assurance obligatoire, une formation adéquate des conducteurs et des dispositifs de sécurité renforcés. Actuellement, les voyageurs doivent souvent choisir parmi divers opérateurs privés, dont les départs, les conditions et le confort varient considérablement.

Pourquoi ne pas envisager un réseau national structuré autour d’axes majeurs ? Des corridors tels que N’Djamena–Moundou–Sarh, N’Djamena–Mongo–Abéché, N’Djamena–Massakory–Bol ou N’Djamena–Faya-Largeau pourraient être prioritaires, avec des départs quotidiens et des tarifs réglementés. L’objectif ne serait pas nécessairement de créer une entreprise publique unique, mais plutôt d’établir un cadre où l’État définit les normes et le secteur privé assure les services.

Le modèle sénégalais pourrait servir d’inspiration au Tchad. À Dakar, les autorités ont entrepris une restructuration du transport public avec le BRT, le TER et des bus conventionnels. La première phase de ce programme prévoit 400 nouveaux bus, 14 lignes, deux dépôts-ateliers et plus de 30 km de routes aménagées, le tout dans une logique d’intermodalité. Le Tchad pourrait s’inspirer de cette approche, en l’adaptant à sa propre échelle : une compagnie est efficace lorsqu’elle est intégrée à un réseau. Pour le transport interurbain tchadien, cela impliquerait des gares modernes aux portes de N’Djamena, des terminaux dans les villes principales et des correspondances optimisées.

De même, l’expérience du Rwanda illustre l’intérêt d’une organisation rigoureuse. Entre 2024 et 2025, Kigali a réorganisé son transport public autour de sept corridors, contre quatre auparavant, tout en augmentant le nombre d’opérateurs de trois à treize. Le gouvernement a également acquis 200 nouveaux bus.

La leçon pour le Tchad est claire : le nombre de véhicules est important, mais la régularité, une concurrence encadrée et la qualité du service le sont tout autant. Un bus qui part à l’heure, avec un tarif transparent et une destination clairement indiquée, constitue déjà une révolution pour le voyageur. Le transport interurbain ne doit pas être perçu uniquement comme un service pour les passagers ; il est également vital pour le commerce.

Un agriculteur de Moundou doit pouvoir acheminer ses produits rapidement vers N’Djamena. Un éleveur doit avoir accès aux marchés. Un étudiant d’Abéché doit pouvoir rejoindre son université sans encombre. Un malade doit pouvoir se rendre dans un centre hospitalier.

C’est pourquoi les investissements routiers doivent s’accompagner d’investissements dans le transport lui-même. En 2025, la Banque mondiale a approuvé un financement de 170 millions de dollars pour améliorer la connectivité dans la région du lac Tchad, notamment par le bitumage de 55 km entre Liwa et Rig-Rig, 12 km de routes d’accès à Bol et 50 km de routes rurales. Ces infrastructures doivent désormais s’intégrer dans une véritable politique nationale de mobilité, renforçant la souveraineté africaine en matière de développement.

L’option ferroviaire à long terme

À plus long terme, le Tchad devra sérieusement considérer le développement du chemin de fer. Avec ses vastes étendues et ses volumes importants de marchandises, le pays ne peut pas indéfiniment s’appuyer uniquement sur les camions et les bus pour sa mobilité. Le rail pourrait progressivement relier les principaux bassins économiques aux frontières et aux corridors commerciaux régionaux. Le gouvernement a d’ailleurs inclus le développement du réseau ferroviaire parmi les projets étudiés dans son plan d’action pour le secteur des transports. Cependant, le rail représente un investissement colossal. La priorité immédiate demeure donc la modernisation du réseau routier et la professionnalisation du transport par autobus.

Le modèle tchadien doit être pragmatique : il n’est pas nécessaire de copier intégralement Dakar ou Kigali, mais plutôt de construire sa propre approche autour de cinq axes majeurs : des routes praticables toute l’année, des compagnies de transport professionnelles, des gares modernes, une sécurité routière optimale et des tarifs accessibles.

À cela doivent s’ajouter la digitalisation de la billetterie, le suivi des véhicules, des contrôles techniques réguliers et la publication des horaires. Après 66 ans d’indépendance, voyager d’une ville tchadienne à une autre ne devrait plus être une aventure. Le transport est une infrastructure invisible essentielle au développement. Sans mobilité, pas de marché national ; sans marché national, pas de réelle intégration économique. Le Tchad de 2030 devra donc être en mesure de garantir à ses citoyens des déplacements sécurisés, abordables et prévisibles à travers le pays.

C’est à cette condition que la route cessera d’être un simple moyen de déplacement pour devenir un véritable instrument de développement national et un symbole de la dignité africaine.