
Libreville — Après avoir rompu unilatéralement son précédent accord de pêche avec l’Union européenne il y a plus d’un an, le Gabon se retrouve aujourd’hui face à une question cruciale : comment transformer une ressource halieutique abondante en levier de développement économique local ? Les négociations pour un nouveau partenariat, officiellement lancées en septembre 2026, s’annoncent comme un moment charnière pour Libreville.
Pourquoi le Gabon a-t-il mis fin à l’accord précédent ?
Le Gabon a dénoncé l’accord existant en juin 2025, jugeant ses retombées insuffisantes au regard du potentiel de ses eaux territoriales. Le protocole expiré en juin 2026 ne permettait plus aux navires européens de pêcher légalement dans les eaux gabonaises, faute de cadre renouvelé. L’ancien dispositif reposait sur des engagements théoriques souvent éloignés de la réalité : sur les 32 000 tonnes annuelles théoriques prévues, seuls 10 604 tonnes en moyenne ont été capturées entre 2022 et 2024. Pire, certaines licences n’ont jamais été utilisées.
Un modèle financier déséquilibré
Chaque année, l’Union européenne versait 1,6 million d’euros pour l’accès aux ressources, complétés par un million d’euros pour le développement du secteur. Pourtant, ces fonds n’ont pas suffi à créer une dynamique d’exploitation durable des ressources halieutiques. Le Gabon a ainsi réalisé que la valeur réelle des prises échappait largement à son économie, se concentrant dans les ports de transformation voisins comme ceux de Côte d’Ivoire ou du Sénégal.
Quels sont les véritables enjeux des nouvelles négociations ?
Les discussions à venir ne se limiteront pas à un simple ajustement tarifaire. Le Gabon cherche désormais à ancrer sa souveraineté halieutique en exigeant des contreparties concrètes : débarquements systématiques dans ses ports, création d’emplois locaux qualifiés, et développement d’infrastructures de transformation. L’objectif ? Passer d’une logique de location des eaux à une stratégie de valorisation de la chaîne de valeur.
La transformation locale, clé de la souveraineté économique
Le Gabon ambitionne d’augmenter significativement la part de captures débarquées et transformées sur son sol. Aujourd’hui, seulement 23 % de la valeur ajoutée générée par les prises reste sur place, contre 47 % pour les pays voisins. Le futur accord devra donc inclure des mécanismes contraignants pour garantir une intégration maximale des activités portuaires et industrielles.
Des exemples concrets de mesures envisagées :
- Imposition de quotas minimaux de débarquement au Gabon pour les navires autorisés
- Investissements prioritaires dans les infrastructures de transformation et de froid
- Formation accélérée des marins gabonais pour occuper des postes qualifiés à bord des navires européens
Transparence et contrôle : les lacunes à corriger
Les négociations devront également combler des failles majeures identifiées dans l’ancien protocole. Le système de traçabilité électronique des captures n’était pas pleinement opérationnel, et les divergences méthodologiques entre les deux parties ont faussé les données disponibles. Pour éviter toute future manipulation, le Gabon exige désormais un suivi en temps réel des volumes prélevés et des espèces concernées.
Autre point bloquant : l’absence de liste officielle de marins gabonais qualifiés à embarquer. Le nouveau partenariat devra prévoir des pénalités en cas de non-respect de ces engagements, avec des mécanismes de compensation clairs pour le Gabon.
Un partenariat fondé sur des résultats mesurables
Le Gabon ne veut plus d’un accord basé sur des promesses non tenues. Chaque euro versé par l’Union européenne devra être justifié par des retombées tangibles : création d’emplois, investissements dans les ports, valorisation des prises accessoires, ou développement de filières locales. Les indicateurs de succès ne seront plus seulement financiers, mais aussi économiques et sociaux.
Parmi les pistes explorées :
- Réévaluation des six licences jamais utilisées pour les thoniers canneurs, jugées inadaptées aux réalités du secteur
- Redimensionnement du nombre de senneurs autorisés en fonction des capacités réelles de captures
- Mise en place d’un fonds dédié aux infrastructures portuaires et de transformation, avec des échéances strictes pour son déblocage
Vers une souveraineté halieutique gabonaise ?
Cette renégociation marque un tournant pour le Gabon, qui cherche à passer d’une posture passive à une dynamique active de valorisation de ses ressources marines. L’enjeu dépasse désormais la simple compensation financière : il s’agit de faire des eaux gabonaises un moteur de croissance inclusive, créatrice d’emplois et d’innovations pour les générations futures.
Les prochains mois seront déterminants. Si le Gabon parvient à imposer une vision où chaque tonne de poisson pêchée rime avec opportunités locales, le pays pourrait bien servir d’exemple en Afrique centrale en matière de gestion durable des ressources halieutiques.
