Au Bénin, une tentative de putsch secoue le pouvoir de Patrice Talon

Une tentative de coup d’État, bien que de courte durée, a fortement ébranlé le gouvernement de Patrice Talon au Bénin. Tôt le dimanche 7 décembre, un groupe de soldats rebelles a brièvement pris le contrôle de la télévision publique, la SRTB, à Cotonou, annonçant la destitution du président. Le chef de l’État, âgé de 67 ans et dont le mandat doit s’achever en avril 2026 après dix ans de pouvoir, a été rapidement mis en sécurité. Pendant ce temps, les forces loyalistes ont progressivement repris le contrôle des sites stratégiques. Des sources sécuritaires ont révélé que les mutins avaient d’abord ciblé la résidence privée du président dans le quartier Guézo avant d’être repoussés. En fin de matinée, la capitale économique était placée sous haute surveillance, avec des hélicoptères survolant la zone et des patrouilles sillonnant les rues, tandis que la situation se stabilisait au fil de la journée. Cet événement inattendu marque une rupture pour un pays qui n’avait pas connu de putsch depuis 1972, année de la prise de pouvoir par Mathieu Kérékou.

Dans une brève allocution diffusée dimanche soir au journal télévisé de 20h, Patrice Talon a déclaré : « Notre pays a traversé aujourd’hui des événements d’une gravité extrême. Cette trahison ne restera pas impunie. » Le président a également mentionné que des « personnes » étaient toujours retenues par des mutins en fuite, insistant sur l’urgence de sécuriser pleinement la situation et d’assurer la protection des citoyens.

La crise a également eu des conséquences tragiques, l’épouse du général Bertin Bada, directeur du cabinet militaire présidentiel, ayant été tuée lors de l’assaut contre son domicile à Abomey-Calavi. La fille de ce proche collaborateur, promu général de corps aérien en juin dernier, a également été blessée par des tirs des assaillants.

Le ministre de l’Intérieur, Alassane Seidou, a résumé les événements en milieu de journée : « Au petit matin de ce dimanche 7 décembre 2025, un groupuscule de soldats a initié une mutinerie dans le but de déstabiliser l’État et ses institutions. Face à cette situation, les Forces armées béninoises et leur hiérarchie, fidèles à leur serment, sont restées républicaines. Leur riposte a permis de maintenir le contrôle de la situation et de faire échouer cette manœuvre. Le Gouvernement invite donc la population à vaquer normalement à ses occupations. »

Le ministre des Affaires étrangères, Olushegun Adjadi Bakari, a précisé que la majorité des militaires était restée fidèle au président et que seul « un petit groupe » avait tenté de s’emparer du pouvoir.

Depuis, plusieurs sources sécuritaires concordantes ont confirmé l’arrestation d’au moins une douzaine de militaires, incluant les principaux instigateurs présumés du putsch, ainsi qu’un ancien membre de l’armée béninoise.

Les mutins visent la résidence présidentielle et le palais

Les premières détonations ont retenti à l’aube. Selon diverses sources sécuritaires, un groupe de soldats, soutenu par des « éléments extérieurs » décrits comme des mercenaires, a initialement tenté de pénétrer les résidences de hauts gradés. Ils se sont ensuite dirigés vers la demeure du président et le palais présidentiel, avant de prendre le contrôle de la télévision publique. Sur le plateau, le personnel a été contraint d’assister à l’enregistrement d’un message des mutins. Dans cette déclaration, les insurgés ont affirmé agir au nom du lieutenant-colonel Pascal Tigri, annonçant la création d’un « Comité militaire pour la refondation » sous sa direction et proclamant la « démission » de Patrice Talon, à quelques mois de la fin officielle de son mandat.

Le lieutenant-colonel Tigri a également annoncé la suspension de la Constitution et de toutes les institutions du pays, déclarant que « l’armée nationale exercerait jusqu’à nouvel ordre la plénitude des pouvoirs dévolus à l’État du Bénin ». Il a justifié cette action par la volonté de mettre fin à ce qu’il a appelé « la gouvernance de Patrice Talon et la privation de certains citoyens de leurs droits de choisir leur candidat », dénonçant également « le vote de lois crisogènes », « le renvoi en exil de certains citoyens » et « les arrestations tous azimuts ».

Très rapidement, les ambassades des États-Unis et de France ont réagi. L’ambassade américaine a émis une alerte à ses ressortissants, signalant des « échanges de coups de feu » dans le quartier Guézo, où se trouve la résidence privée du président. L’ambassade de France a également appelé ses citoyens à la plus grande prudence.

Cependant, cette tentative de coup de force a été rapidement contrecarrée sur le terrain. Peu après la déclaration des mutins, d’importants échanges de tirs ont éclaté autour du port et du palais présidentiel. Les éléments de la garde républicaine, restés fidèles au chef de l’État, ont lancé une contre-offensive pour reprendre les positions stratégiques. L’accès à la marina, abritant le palais présidentiel, a été immédiatement verrouillé. Des hélicoptères survolaient la zone et plusieurs axes majeurs de Cotonou ont été coupés. Le gouvernement béninois a sollicité l’aide de l’armée nigériane, qui a dépêché des avions de chasse et des troupes terrestres pour sécuriser la télévision publique et un camp militaire occupés par les mutins.

Confusion et tensions dans la capitale béninoise

Pendant plusieurs heures, une grande incertitude a régné. Les rumeurs se sont propagées plus vite que les informations vérifiées, relayées par TikTok, Facebook et les groupes WhatsApp, qui étaient les seuls canaux réellement actifs en l’absence de communication officielle rapide. Dans ce brouillard informationnel, chacun tentait de comprendre la réalité des événements qui se déroulaient dans la capitale.

En début d’après-midi, les détonations avaient cessé et des unités de police occupaient les principaux carrefours du centre-ville. Contactés, plusieurs témoins ont décrit une atmosphère mêlant inquiétude et retenue. « On ne sait toujours pas exactement ce qu’il s’est passé », a confié une habitante du quartier Cimetière PK-14. D’autres citoyens béninois s’interrogeaient sur les conséquences et craignaient d’éventuelles répliques.

Pour le Bénin, longtemps considéré comme un havre de stabilité en Afrique de l’Ouest, cette tentative de putsch a été un véritable choc. Dix jours après le coup d’État en Guinée-Bissau et moins de deux mois après celui de Madagascar, le Bénin rejoint la liste croissante des régimes démocratiques de la région menacés par des interventions militaires : Niger, Burkina Faso, Mali, Guinée et, le mois dernier, pour la neuvième fois depuis 2020, la Guinée-Bissau.

Condamnations régionales et déploiement de forces

Cette tentative de putsch a immédiatement été condamnée par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et l’Union africaine. L’UA a dénoncé un acte « fermement et sans équivoque » contre l’ordre constitutionnel, appelant les militaires impliqués à regagner leurs casernes. Dans un communiqué diffusé sur X, le président de la Commission panafricaine, Mahamoud Ali Youssouf, a exhorté « tous les acteurs engagés dans cette tentative » à cesser « immédiatement » toute action illégale et à « retourner sans délai à leurs obligations professionnelles ».

De son côté, la CEDEAO a annoncé dimanche soir le déploiement de troupes au Bénin, suite à l’échec rapide de la tentative de putsch. L’organisation régionale a précisé avoir « ordonné le déploiement immédiat d’éléments de la Force en attente », avec des contingents provenant du Nigeria, de Sierra Leone, de Côte d’Ivoire et du Ghana, afin de soutenir « le gouvernement et l’armée républicaine du Bénin » et de « préserver l’ordre constitutionnel ».

Présidentielle et sécurité : l’avenir du Bénin en question

À quelques mois de l’élection présidentielle d’avril, qui marquera la fin de son mandat, Patrice Talon navigue dans un environnement politique et sécuritaire tendu. Le nord du pays est toujours confronté aux attaques djihadistes liées à Al-Qaïda ; en avril dernier, 54 soldats y ont perdu la vie.

Sur le plan politique, l’actuel président, ancien homme d’affaires et magnat du coton, au pouvoir depuis 2016, quittera la scène à la fin de son second et dernier mandat, conformément à la Constitution. Cependant, il a soigneusement préparé sa succession : la coalition au pouvoir (Bloc républicain (BR) et l’UP-R), renforcée au fil des années, a déjà désigné son dauphin : le ministre des Finances Romuald Wadagni, figure clé des politiques économiques menées durant la dernière décennie.

La révision constitutionnelle, adoptée le mois dernier, qui instaure un Sénat et prolonge les mandats présidentiel et législatif de cinq à sept ans, continue d’alimenter de vifs débats et critiques. L’élimination du candidat du principal parti d’opposition, Les Démocrates, renforce encore l’avantage du camp sortant, même si la limitation à deux mandats reste en vigueur. À l’approche de la présidentielle, cette réforme cristallise les tensions politiques.

Selon des sources proches du dossier, les mutins nourrissaient des doléances politiques contre le pouvoir en place, dénonçant une gouvernance qu’ils jugeaient excluante. La question des éventuels commanditaires de cette tentative de coup d’État demeure également sans réponse, ce qui pourrait révéler des tensions plus profondes au sein de l’armée et du paysage politique béninois.