Pourquoi le Sénégal et la Côte d’Ivoire, piliers économiques de l’Afrique de l’Ouest, échangent-ils si peu entre eux malgré leur poids colossal ? C’est la question centrale posée par le Premier ministre sénégalais Ahmadou Alhaminou Mohamed Lo lors de sa visite officielle à Abidjan. Avec des échanges bilatéraux plafonnés à 250 milliards de FCFA par an, soit moins de 2 % de leur commerce extérieur respectif, les deux géants de l’UEMOA laissent échapper un potentiel économique majeur.
Une intégration économique ouest-africaine en panne
Bien que le Sénégal et la Côte d’Ivoire représentent à eux seuls près des deux tiers du PIB de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), leurs flux commerciaux restent anormalement faibles. Le commerce extérieur ivoirien dépasse les 20 000 milliards de FCFA annuellement, tandis que celui du Sénégal avoisine les 10 000 milliards de FCFA. Pourtant, les échanges directs entre les deux pays peinent à représenter plus de 1 % de ces volumes. Une situation paradoxale que les experts attribuent à plusieurs facteurs structurels.
Les économies des deux pays, bien que complémentaires sur le papier, se révèlent concurrentielles sur les marchés mondiaux. La Côte d’Ivoire mise sur une agriculture diversifiée et une agro-industrie en plein essor, tandis que le Sénégal mise sur ses nouvelles ressources gazières (Sangomar, Grand Tortue Ahmeyim) et son industrie pétrolière. Résultat : les deux pays exportent davantage vers l’Europe, la Chine ou l’Inde qu’ils ne commercent entre eux.
Des barrières logistiques et économiques qui freinent les échanges
Plusieurs obstacles entravent le développement des échanges bilatéraux. D’abord, l’absence de liaisons maritimes directes entre Abidjan et Dakar allonge les délais et augmente les coûts de transport. Ensuite, les barrières non tarifaires, comme les normes sanitaires ou les procédures douanières, complexifient les échanges. Enfin, le coût élevé du fret routier sur les corridors transsahéliens décourage les commerçants.
La Banque africaine de développement souligne depuis plus d’une décennie ce déficit d’intégration régionale, malgré les ambitions affichées par les gouvernements. La Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), lancée en 2021, n’a pas encore produit les effets escomptés sur ce plan.
Le secteur privé, moteur d’une nouvelle dynamique commerciale
Face à la lenteur des avancées diplomatiques, le Premier ministre sénégalais mise sur le secteur privé pour relancer les échanges. Ahmadou Alhaminou Mohamed Lo a appelé les dirigeants d’entreprises des deux pays à exploiter les opportunités offertes par l’industrialisation accélérée et la diversification économique du Sénégal. Objectif : s’inspirer de l’expérience ivoirienne dans l’agro-industrie, la banque et les services pétroliers.
Les groupes ivoiriens sont déjà implantés au Sénégal dans les secteurs de la finance, des hydrocarbures et de la grande distribution. À l’inverse, des opérateurs sénégalais ont pénétré le marché ivoirien dans les assurances, la logistique et les télécommunications. Pourtant, ces investissements ne se traduisent pas encore par une hausse des échanges commerciaux.
« Le volume des échanges économiques et commerciaux entre nos deux pays, estimé à environ 250 milliards de FCFA, reste bien en deçà du potentiel que représentent nos partenariats d’investissement. »
Cette situation interpelle alors que la Commission de l’UEMOA estime que le commerce intracommunautaire ne représente que 15 % des échanges totaux de la zone, un taux bien inférieur à celui observé dans d’autres régions comme l’Afrique australe ou l’Asie du Sud-Est.
Dakar 2026 et les enjeux économiques derrière l’événement sportif
La visite à Abidjan s’inscrit dans un contexte plus large : les Jeux Olympiques de la Jeunesse, prévus à Dakar du 31 octobre au 13 novembre 2026. Premier événement olympique organisé en Afrique, il représente une vitrine majeure pour le Sénégal. Le Premier ministre a sollicité le soutien de la Côte d’Ivoire, dont les infrastructures sportives figurent parmi les plus avancées de la sous-région.
Cependant, l’ambition sénégalaise dépasse largement l’événement sportif. La stratégie Sénégal 2050, axée sur l’industrialisation, l’innovation et la diversification économique, repose en partie sur une intensification des échanges avec ses voisins, notamment la Côte d’Ivoire. Le chiffre de 250 milliards de FCFA, désormais brandi comme un plancher à dépasser, symbolise cette volonté de transformation.
« Mon objectif est de consolider nos liens historiques tout en ouvrant de nouvelles perspectives pour nos populations et nos économies. Nous devons traduire nos partenariats d’investissement en flux commerciaux concrets. »