En quinze ans, Mboro, petit village de pêcheurs à la périphérie de Kribi, dans le sud du Cameroun, est devenu le cœur battant d’une zone portuaire et industrielle qui redessine l’économie nationale.
Le tournant est brutal. Là où s’étendaient quelques maisons reliées par des pistes de terre, s’élève aujourd’hui l’un des ports en eau profonde les plus modernes d’Afrique centrale, moteur d’une dynamique industrielle et logistique qui transforme toute la région.
Dès les années 1970, le Cameroun caressait le projet d’un port en eau profonde pour épauler Douala, dont l’estuaire trop peu profond ne peut accueillir les grands navires. Ce rêve ancien a pris corps avec l’achèvement des première et deuxième phases du port de Kribi.
Une ville qui a changé de dimension
Gu Gaobai fait partie des premiers Chinois arrivés en 2011 avec la China Harbour Engineering Company (CHEC), l’entreprise qui a construit le port. « Quand nous nous sommes rendus sur le site, nous progressions difficilement sur d’étroites pistes de terre. À l’endroit choisi, il n’y avait qu’une petite plage de sable et quelques récifs. Ces récifs étaient nos seuls repères pour situer le futur port », se souvient-il. Aujourd’hui, il dirige les projets de la CHEC au Cameroun.
La métamorphose saute aux yeux le long des routes qui mènent au port. L’étroite piste est devenue une voie à chaussées séparées, avec un passage piéton central. De nouveaux bâtiments, commerces et équipements publics ont émergé avec l’activité économique. Pour Jean-Kalvin Assembe, 50 ans, habitant de la localité, ces changements transforment le quotidien. « Je suis heureux et épanoui dans cette ville », confie-t-il.
L’arrivée de travailleurs et d’entreprises a multiplié les opportunités et soutenu les revenus des ménages. « Même les petits commerces de quartier ont désormais des clients. Cela apporte vraiment des changements positifs », souligne-t-il.
Des immeubles, des hôpitaux, des universités et des centres commerciaux jalonnent désormais Kribi. Des lampadaires éclairent les routes autrefois plongées dans l’obscurité, et la zone portuaire reste vivement éclairée après la tombée de la nuit. Les chauffeurs de poids lourds figurent aussi parmi les bénéficiaires : de longues files de camions se forment chaque jour dans la zone portuaire.
« Le port nous a donné l’occasion de découvrir la région », raconte Yaya Aboubakar, 68 ans, chauffeur chevronné qui a sillonné quatre pays d’Afrique centrale. « Kribi nous a facilité les choses. Le service est également rapide ».
« Beaucoup de clients et d’experts qui connaissent la Chine disent souvent que Kribi est le Shenzhen du Cameroun, une ‘ville du futur’ », affirme Gu Gaobai.
Un pôle d’industrialisation et d’intégration régionale
À mesure que le port grandissait, sa zone industrielle s’est étendue. Patrick Mpila Ayissi, responsable des infrastructures de la Zone industrielle du port de Kribi, indique que les investissements s’y sont accélérés depuis le début des activités en 2018. « Depuis 2018, les opérateurs industriels ont investi près de 400 milliards de francs CFA (environ 700 millions de dollars), et 93 autorisations d’occupation ont été délivrées, tandis que 18 entreprises sont déjà opérationnelles », précise-t-il.
L’ambition est passée d’une zone logistique initiale de 455 hectares à une zone industrielle intégrée de 4 000 hectares, ajoute-t-il. Selon M. Ayissi, la zone devrait attirer près de 900 millions de dollars d’investissements et créer 50 000 emplois directs, avec jusqu’à 150 000 emplois directs et indirects au total au cours des 15 prochaines années. Le port est également devenu une plateforme stratégique pour l’Afrique centrale, desservant les marchés voisins.
« Le trafic de conteneurs a quadruplé depuis 2018, dépassant 555 000 EVP en 2025, tandis que le volume global des marchandises a dépassé 12,7 millions de tonnes en 2024 », indique M. Ayissi. Les échanges commerciaux transitent déjà de Kribi vers le Gabon, la République centrafricaine, le Tchad, le Congo et la Guinée équatoriale, précise-t-il, ajoutant que les connexions régionales du port ont été renforcées par des compagnies maritimes telles que MSC.
Pour accompagner l’essor du réseau logistique, la CHEC a aussi construit la route Kribi-Lolabé. « Cette route relie le port en eau profonde de Kribi aux principales villes du pays, facilitant les déplacements des personnes et le transport des marchandises, et contribuant ainsi à l’industrialisation du Cameroun », explique Emmanuel Nganou Djoumessi, ministre camerounais des Travaux publics.
Des compétences qui changent des vies
Les transformations liées au port se lisent aussi dans les parcours professionnels des travailleurs locaux. En 2013, Ngatugirius Ndenya a quitté son emploi de soudeur à Yaoundé pour rejoindre la CHEC à Kribi. « Lorsque je suis arrivé ici en 2013, les débuts ont été très difficiles pour moi », raconte cet homme de 53 ans. La CHEC a adopté une méthode consistant à associer des travailleurs camerounais à des collègues chinois expérimentés, leur permettant d’acquérir une expérience pratique avant d’assumer eux-mêmes certaines tâches.
« Avant de venir ici, j’étais simplement soudeur sur plateforme. Mais maintenant, je peux tout faire dans le domaine de la soudure », explique M. Ndenya. « Les jeunes qui sont arrivés ici n’étaient pas des techniciens, mais aujourd’hui, ils le sont ».
Pour certains travailleurs, le port a transformé les conditions de vie. « Lorsque je suis arrivé ici, je n’avais absolument rien. J’avais quitté un emploi où je gagnais peut-être 100 000 francs CFA par mois », raconte Armand Guehoada, aujourd’hui chargé des affaires commerciales à la CHEC. « Au bout d’un certain temps, j’ai pu acheter un véhicule. Aujourd’hui, j’en suis à mon troisième. Je peux facilement subvenir aux besoins de ma famille », ajoute-t-il.
« Au cours des 15 dernières années, nous avons formé un grand nombre de professionnels locaux dans les domaines de la construction portuaire et de l’ingénierie des grands projets. Beaucoup de ceux qui ont travaillé sur le port contribuent aujourd’hui au développement de la zone industrielle voisine », souligne Gu Gaobai.
Cette année marque le 55e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la Chine et le Cameroun, tandis que le port en eau profonde de Kribi célèbre les 15 ans du début de sa construction.
« Kribi reste un symbole visible de la coopération entre le Cameroun et la Chine. Son développement repose depuis le départ sur des financements concessionnels accordés par des institutions chinoises, ce qui témoigne d’un partenariat véritablement inscrit dans la durée », estime Patrick Mpila Ayissi.
Pour Patrice Melom, directeur général de l’Autorité portuaire de Kribi, le développement du port a ouvert de nouvelles perspectives pour la ville et le pays. « L’avenir du port de Kribi est prometteur, avec des résultats concrets et des perspectives extrêmement positives. Il nous appartient désormais de mobiliser toutes nos énergies pour faire de cette infrastructure un véritable moteur d’une croissance durable, au service de la prospérité nationale et de l’intégration sous-régionale », affirme-t-il.
