La corruption au Mali : quand les petits cadeaux détruisent la société

La corruption au Mali, souvent minimisée sous forme de « petits présents », s’installe comme un fléau endémique qui mine les fondements mêmes de l’État et de la société. Entre pots-de-vin, faveurs illicites et abus de pouvoir, cette pratique, normalisée dans les mentalités, devient un drame social aux conséquences dramatiques.

une pratique ancrée dans les mœurs maliennes

Au Mali, les termes comme « bonya », « woro songo » ou « buru songo » désignent des cadeaux informels qui, bien que perçus comme anodins, alimentent un système corruptif profondément ancré. Selon Transparency Internationale, la corruption se définit comme « l’utilisation abusive d’un pouvoir délégué à des fins personnelles ». Pourtant, au Mali, ces abus sont souvent tolérés, voire encouragés.

Myriam (nom d’emprunt), directrice commerciale à Bamako, témoigne : « Chaque fois que je décroche un marché, les responsables exigent un pourcentage. C’est à prendre ou à laisser. » Une situation qui la pousse à s’interroger sur sa capacité à poursuivre dans ces conditions. Ce phénomène, décrit comme une extorsion routinière, illustre comment la corruption s’immisce dans les secteurs public et privé.

Omar Keita, entrepreneur, raconte avoir dû offrir 10 000 F.CFA à un pompiste pour obtenir du carburant, malgré une journée entière d’attente. Une expérience qui l’a « profondément blessé », mais qui reflète une réalité quotidienne : la corruption comme stratégie de survie dans un pays où les salaires sont souvent insuffisants.

les secteurs les plus touchés par la corruption

Un sondage Afrobaromètre réalisé en mars 2024 révèle que les citoyens maliens considèrent les juges, les fonctionnaires, les agents des impôts et les forces de l’ordre comme les acteurs les plus impliqués dans des affaires de corruption. Les secteurs les plus touchés incluent :

  • Les services publics : santé, éducation, administrations fiscales.
  • Les routes : contrôles policiers répétés exigeant des « gratifications ».
  • Le secteur privé : marchés publics, contrats commerciaux.

Ousmane Diarra, chauffeur de taxi-moto, confesse subir cinq à six contrôles quotidiens, chacun exigeant un « paiement » de 1 000 à 2 000 F.CFA, qu’il soit en règle ou non. « C’est énorme », déclare-t-il, soulignant que ces pratiques réduisent considérablement ses revenus.

un cercle vicieux renforcé par l’impunité

Le Mali affiche un score de 27/100 dans l’Indice de perception de la corruption de Transparency International en 2024, le classant 135e sur 180 pays. Un score qui stagne en 2025 (28/100), confirmant la persistance du problème. Selon la Banque mondiale, le pays enregistre un score de –0,86 dans l’indicateur de contrôle de la corruption, bien en dessous de la moyenne mondiale (–0,04).

Ce manque de sanctions réelles encourage l’impunité et renforce la banalisation de la corruption. Mohamed Abdellahi Elkhalil, sociologue, explique : « La corruption a infiltré les rouages de la société malienne. » Il souligne un glissement sociologique plutôt que culturel : l’envie de vivre au-delà de ses moyens pousse à adopter ces pratiques.

Oumar Korkosse, membre du Réseau des communicateurs traditionnels pour le développement au Mali (Recotrade), ajoute que pauvreté et chômage aggravent le phénomène. « Quand les salaires sont bas ou irréguliers, les petits actes de corruption deviennent une source de revenus complémentaires », précise-t-il.

des solutions pour briser le cycle

Face à cette situation, des initiatives émergent pour lutter contre la corruption. L’Association Malienne de Lutte contre la Corruption et la Délinquance Financière (AMLCDF) insiste sur la nécessité de construire une conscience citoyenne fondée sur l’éthique et le respect du bien commun. Les acteurs de la société civile, les programmes d’éducation à la citoyenneté et les discours religieux sont identifiés comme des leviers essentiels.

Pour Me Soumaré Boubacar, avocat au Barreau de Bamako, la corruption devient une stratégie de survie quand les institutions perdent leur crédibilité. « Si tout le monde le fait, pourquoi pas moi ? », interroge-t-il, soulignant l’urgence d’agir pour restaurer la confiance dans les institutions.

le Mali peut-il sortir de ce cercle vicieux ?

La lutte contre la corruption au Mali nécessite une approche multidimensionnelle :

  • Renforcement des institutions : formation des agents publics, transparence des procédures.
  • Éducation citoyenne : sensibilisation dès l’école, promotion de l’éthique.
  • Sanctions effectives : application stricte des lois contre les actes de corruption.
  • Implication de la société civile : mobilisation des communautés pour dénoncer les abus.

Sans une volonté politique forte et une prise de conscience collective, la corruption continuera de ronger les fondements du Mali, menaçant sa démocratie et son économie. L’heure est à l’action, avant que le « petit présent » ne devienne le symbole d’un effondrement social.