La vitrine souverainiste du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) se craquelle de l’intérieur. Un an et demi après le putsch du 26 juillet 2023, les parades et les discours patriotiques du général Abdourahamane Tiani ne suffisent plus à masquer une réalité beaucoup plus sombre : l’armée nigérienne se vide de ses combattants. Entre abandons de poste en cascade, matériel insuffisant et bain de sang impliquant les supplétifs russes, la base militaire tourne désormais le dos à ceux qui la commandent.
Une hémorragie qui ne dit plus son nom
Ce qui relevait autrefois de rares cas d’insubordination a pris la forme d’un exode. Dans les garnisons isolées, loin des caméras et des communiqués officiels, des dizaines de militaires déposent les armes et quittent leur unité. Le phénomène inquiète d’autant plus à Niamey que ces hommes ne regagnent pas simplement leurs foyers : ils partent avec leur expérience du terrain, leur maîtrise des dispositifs de défense et, dans certains cas, leur armement.
Du poste de combat aux rangs de l’insurrection
Beaucoup de ces soldats aguerris ont rejoint le Front Patriotique pour la Libération (FPL), la rébellion placée sous la conduite de Mahmoud Sadi, qui exige le retour à l’ordre constitutionnel ainsi que la remise en liberté du président déchu Mohamed Bazoum. Ce ralliement change la nature même du mouvement : une contestation politique se mue en force paramilitaire organisée, capable de s’attaquer à des infrastructures sensibles, à commencer par l’oléoduc qui relie le Niger au Bénin.
Le basculement vers le JNIM, ligne rouge franchie
D’autres, plus nombreux qu’on ne l’admet, vont encore plus loin en intégrant le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), la branche d’al-Qaïda implantée au Sahel. Le désespoir, le sentiment d’être livrés à eux-mêmes ou l’appât de gains matériels expliquent ce choix. Pour les groupes djihadistes, l’apport est considérable : ces anciens de l’armée régulière connaissent de l’intérieur le maillage sécuritaire local, ce qui expose davantage les bases militaires de l’Ouest du pays.
Le front, ce quotidien fait de pénurie et d’amertume
Comment en est-on arrivé là ? La réponse se trouve dans les conditions de vie des hommes du rang, devenues intenables. Malgré la rhétorique guerrière du régime, l’intendance ne suit pas. Sur les théâtres d’opération de Tillabéri et de Diffa, les carences portent sur l’essentiel :
- des pièces de rechange introuvables pour les véhicules blindés ;
- un carburant distribué au compte-gouttes ;
- des munitions de réserve consommées en quelques heures d’accrochage ;
- des protections individuelles et des moyens de communication sécurisés souvent absents.
En face, les groupes armés disposent de drones légers et de fusils d’assaut modernes, ce qui creuse un déséquilibre mortel. À cette détresse matérielle s’ajoutent les primes de risque versées en retard et une prise en charge défaillante des blessés rapatriés du front. Le contraste entre le train de vie des dignitaires de la junte installés à Niamey et la misère du soldat engagé nourrit une rancœur qui ne s’efface plus.
Nuit du 28 au 29 août : des balles russes contre des uniformes nigériens
La rupture entre la troupe et l’état-major a atteint son point de non-retour à la fin de l’été. Dans la nuit du 28 au 29 août, une tentative de soulèvement a été écrasée dans le sang, avec l’intervention directe des alliés russes du régime.
Confrontée à la grogne de plusieurs unités, la junte a mobilisé les éléments d’Africa Corps pour verrouiller les points stratégiques et briser les velléités de mutinerie. Au cours de ces affrontements nocturnes, les mercenaires ont ouvert le feu sur des militaires nigériens. Plusieurs soldats ont perdu la vie, abattus par des forces étrangères sur le sol de leur propre pays. L’onde de choc a été immédiate dans les casernes.
Pour la sous-officierie, ce spectacle est une trahison sans équivalent : un pouvoir qui se réclame de la souveraineté faire tirer des hommes de main étrangers sur ses propres troupes. Cette nuit-là, l’autorité morale du général Tiani auprès des hommes de rang s’est effondrée.
Un pouvoir adossé à une armée qu’il a perdue
L’image d’un bloc militaire uni et inébranlable ne résiste plus à l’examen. La junte nigérienne apparaît aujourd’hui fragilisée par l’institution même qui l’a portée au pouvoir. Faute de répondre aux besoins logistiques de ses hommes comme aux attentes de stabilité de la population, le général Tiani se retrouve isolé.
La fuite des compétences vers la rébellion ou vers le djihadisme dit une chose simple : l’armée nigérienne refuse de servir de chair à canon pour un régime dont elle ne partage plus les objectifs. Si la fissure continue de s’élargir au rythme actuel, le danger le plus sérieux pour le CNSP ne viendra pas des frontières, mais des casernes.
