Niger : vente controversée d’uranium à la roumanie, une opération opaque qui interroge

Une transaction minière nigérienne déchaîne les critiques : 300 tonnes de yellowcake, propriété de la SOPAMIN, auraient été cédées à la société roumaine Nuclearelectrica dans des conditions financières et géopolitiques pour le moins singulières. L’opacité entourant cet accord, marqué par un paiement en liquide et des commissions imposées par des acteurs russes, soulève des interrogations majeures sur la gestion des ressources stratégiques du Niger.

Une vente en marge des circuits financiers classiques

L’affaire, révélée par des sources internes au secteur minier, met en lumière une vente réalisée entièrement en espèces, contournant les canaux bancaires traditionnels et échappant ainsi aux contrôles du Trésor public nigérien. Une pratique inhabituelle pour des volumes aussi importants, où les procédures standard imposent des virements traçables pour garantir la traçabilité des flux et leur intégration au budget national.

Pourquoi un tel choix ? Les analystes s’interrogent sur les motivations derrière cette opération hors des radars financiers classiques. Quels sont les bénéficiaires finaux de ces fonds ? Et surtout, comment ces sommes, non enregistrées dans les livres comptables de l’État, pourraient-elles servir au développement des infrastructures ou à la réduction de la dette publique ?

Un prix de vente bien en dessous des standards du marché

Outre son mode de règlement, cette transaction soulève des doutes quant à sa valorisation. Alors que le cours mondial de l’uranium a connu une hausse significative ces dernières années, notamment en raison de la relance du nucléaire civil en Europe et en Asie, le stock nigérien aurait été bradé. L’absence d’appel d’offres transparent prive l’État d’une concurrence susceptible d’optimiser les recettes. Les retombées économiques directes risquent donc d’être limitées, voire inexistantes, privant le pays de ressources essentielles pour financer ses priorités nationales.

En évitant le circuit officiel, ces fonds échappent également aux mécanismes de redistribution fiscale et aux investissements structurants. Pire encore, les règlements en cash augmentent considérablement les risques de détournement ou de dissipation des capitaux au profit d’intermédiaires non identifiés.

L’ombre de Moscou : une redevance imposée sur la vente

Le parcours de ces 300 tonnes de yellowcake s’inscrit dans un contexte géopolitique tendu. Initialement destinées à l’Iran en début d’année, puis promises à des entités russes, la marchandise n’a jamais quitté le territoire nigérien. Le cargo russe Matros Shevchenko, venu charger la cargaison au port de Lomé, a finalement quitté les eaux togolaises sans le moindre gramme d’uranium à bord, faute d’accord logistique.

Pour finaliser la vente à Nuclearelectrica, les autorités nigériennes ont dû obtenir l’aval des intermédiaires russes. En échange de leur feu vert, ces derniers auraient exigé une commission directe sur le montant de la transaction, réduisant encore davantage les recettes théoriquement destinées à l’État. Une pratique qui rappelle les prélèvements opaques observés dans d’autres secteurs stratégiques du pays.

Un achat roumain sous haute surveillance européenne

La Roumanie, membre de l’Union européenne, est tenue de respecter des règles strictes en matière d’approvisionnement en matières nucléaires. Deux organismes européens jouent un rôle clé dans ce cadre : l’Agence pour l’Énergie Nucléaire et l’Agence d’approvisionnement d’Euratom. Ces institutions veillent à la transparence des transactions, à la traçabilité des flux financiers et à la prévention des détournements ou des distorsions de marché.

Or, une opération réglée en liquide et non issue d’un circuit bancaire conventionnel pourrait-elle obtenir leur validation ? Si cette vente enfreint les directives européennes sur la transparence financière ou le contrôle des matières fissiles, Nuclearelectrica s’exposerait à des sanctions sévères, voire à l’annulation pure et simple de l’accord. La crédibilité de Bucarest en tant que partenaire fiable dans le domaine nucléaire serait alors gravement compromise.

Un stock nigérien sous contrôle, mais une gestion sous le feu des critiques

Il est essentiel de préciser que ce stock de 300 tonnes ne fait pas l’objet de contestations juridiques, contrairement à d’autres litiges miniers impliquant des acteurs internationaux. Le groupe français Orano a d’ailleurs confirmé que ce tonnage relevait exclusivement de la quote-part attribuée à la SOPAMIN, le séparant ainsi des volumes faisant l’objet de procédures d’arbitrage devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements.

La propriété du stock n’est donc pas en cause. En revanche, sa gestion financière et opérationnelle pose un sérieux problème. Comment concilier les ambitions officielles de souveraineté économique et la volonté de réappropriation des ressources naturelles avec une transaction aussi opaque ? La souveraineté financière exige non seulement la maîtrise des actifs nationaux, mais aussi leur protection contre les bradages et les prélèvements illégitimes par des intermédiaires étrangers.

Les citoyens nigériens et les observateurs du secteur attendent des explications claires. Où sont passés les fonds issus de cette vente ? Ont-ils été réinvestis dans des projets structurants, ou ont-ils disparu dans des circuits opaques ? Sans pièces justificatives et sans transparence, cette affaire alimente les doutes sur l’intégrité de la gestion des ressources du pays.