La frontière entre le Mali et le Burkina Faso n’est plus seulement un lieu de passage : elle s’est muée en ligne de front stratégique où le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et l’État islamique au Sahel (EIS) s’affrontent sans relâche. Ces combats acharnés, qui s’intensifient depuis plusieurs mois, marquent un tournant décisif dans la crise sécuritaire sahélienne, révélant l’incapacité persistante des juntes militaires à rétablir leur souveraineté sur ces territoires.
Des groupes jihadistes qui dictent désormais le rythme des affrontements
Le JNIM, affilié à Al-Qaïda, et l’EIS, branche locale de l’État islamique, ne se limitent plus à des attaques ciblées contre les forces armées : ils ont engagé une guerre d’influence territoriale qui redessine les équilibres locaux. Les populations, prises en étau entre ces factions rivales, subissent des déplacements forcés, des exactions et une insécurité chronique. Les axes routiers, vitaux pour les échanges économiques, sont désormais sous la menace constante d’embuscades ou de prises de contrôle par l’un ou l’autre groupe.
Cette rivalité dépasse le cadre d’une simple compétition idéologique : elle s’inscrit dans une stratégie de contrôle des ressources et des populations. Les deux organisations cherchent à s’imposer comme les seules autorités de facto dans les zones où l’État a échoué à rétablir son autorité, transformant des régions entières en zones grises où la loi des armes prime sur celle de la République.
Les juntes militaires face à leur plus grand défi : la reconquête impossible ?
Au Mali comme au Burkina Faso, les putschs militaires de 2020 et 2022 avaient été justifiés par la nécessité de mettre fin à l’expansion jihadiste et de restaurer la sécurité. Pourtant, aujourd’hui, ces régimes peinent à inverser la tendance. Les déclarations triomphantes et les annonces de « victoires » militaires se heurtent à une réalité implacable : les groupes armés conservent une capacité de nuisance intacte, et certaines zones frontalières restent de véritables sanctuaires de l’insécurité.
Le capitaine Ibrahim Traoré, au Burkina Faso, et le colonel Assimi Goïta, au Mali, ont tous deux mis en avant des discours de fermeté et des stratégies de reconquête. Mais les résultats concrets se font attendre. Les populations locales, désillusionnées, assistent impuissantes à la normalisation de la violence comme mode de gouvernance dans ces espaces abandonnés par l’État.
Une crise sécuritaire qui dépasse la simple rivalité entre groupes armés
L’affrontement JNIM-EIS n’est pas qu’un conflit entre factions jihadistes : c’est le symptôme d’un échec collectif. Les États sahéliens, malgré leurs moyens militaires et leurs alliances régionales, peinent à articuler une réponse globale. Plusieurs facteurs expliquent cette impasse :
Un manque criant de renseignements fiables pour anticiper les mouvements des groupes armés ;
Des opérations militaires ponctuelles qui ne s’accompagnent pas d’une présence administrative durable ;
Une coopération transfrontalière insuffisante, alors que les groupes jihadistes exploitent précisément les failles entre les deux pays ;
Une protection des civils défaillante, exposant les populations à des représailles et à des déplacements répétés.
Ces lacunes ne sont pas anodines : elles révèlent une stratégie de sécurité incomplète, où les moyens militaires sont déployés en ordre dispersé, sans vision à long terme. Résultat, les groupes armés profitent de ces faiblesses pour consolider leur emprise, transformant des régions entières en zones de non-droit.
L’urgence d’une approche multidimensionnelle pour briser le cycle de la violence
Pour inverser la tendance, les autorités militaires doivent impérativement repenser leur approche. Au-delà des offensives armées, plusieurs leviers pourraient être actionnés :
Renforcer la collecte de renseignement via des réseaux locaux fiables et une collaboration avec les communautés ;
Stabiliser les zones reconquises en y réinstallant une administration civile, des services publics et une économie locale ;
Améliorer la protection des populations civiles, notamment par le déploiement de forces de sécurité spécialisées dans la sécurisation des zones habitées ;
Encourager une coopération régionale renforcée, car la menace jihadiste ne connaît pas de frontières.
Cependant, ces mesures supposent une volonté politique forte et un engagement à long terme – deux éléments qui font actuellement défaut. Les juntes militaires, prises dans un cycle de légitimité fragile, peinent à concilier urgence sécuritaire et stabilité politique.
Pour les populations, le temps joue contre elles
Les conséquences humaines de cette crise sont dramatiques. Les déplacements de populations se multiplient, les récoltes sont abandonnées, et les perspectives d’un retour à une vie normale s’éloignent chaque jour. Les populations des zones frontalières, déjà parmi les plus pauvres du Sahel, paient un tribut exorbitant à cette guerre d’usure.
Pour les juntes militaires, la question n’est plus seulement sécuritaire : elle devient politique et existentielle. Chaque jour qui passe sans amélioration tangible érode un peu plus leur crédibilité et leur légitimité. Les promesses de sécurité, de souveraineté et de prospérité doivent désormais se traduire par des actions concrètes, sous peine de voir la population se détourner définitivement de ces régimes.
Et maintenant ? L’avenir du Sahel se joue à la frontière Mali-Burkina Faso
La guerre entre le JNIM et l’EIS à la frontière Mali-Burkina Faso n’est pas un simple épisode de plus dans la crise sahélienne : c’est un moment charnière. Les deux groupes montrent qu’ils peuvent défier les États, imposer leur loi et dicter les règles du jeu. Les juntes militaires, de leur côté, doivent faire un choix : poursuivre une stratégie militaire inefficace ou engager une transformation en profondeur pour reprendre le contrôle d’un territoire qui leur échappe chaque jour un peu plus.
L’histoire récente du Sahel prouve que les solutions purement sécuritaires ne suffisent plus. Sans une approche intégrée combinant sécurité, développement et gouvernance les groupes armés continueront de prospérer, et les populations de subir. La balle est désormais dans le camp des dirigeants sahéliens : leur capacité à agir déterminera non seulement l’avenir de leurs pays, mais aussi la stabilité de toute la région.
Par Antoinette Mvogo — Journaliste