Dans les confins désertiques et les savanes arides de la zone des trois frontières, entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, une guerre silencieuse mais féroce fait rage. L’État islamique au Sahel et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaida, se livrent une bataille sans merci pour la domination territoriale. Les affrontements, d’une intensité inédite, laissent derrière eux un bilan humain lourd : des centaines de morts parmi les deux camps. Mais c’est surtout la population civile qui paie le prix fort. Face à cette escalade, une question cruciale s’impose : les juntes militaires, qui avaient fait de la sécurité leur étendard, tiennent-elles enfin leur promesse ?
Une guerre jihadiste qui dépasse les frontières
La zone des trois frontières, stratégique et isolée, est devenue le terrain de jeu d’une rivalité sanglante entre deux groupes armés déterminés. L’État islamique au Sahel et le JNIM ne se contentent plus de cibler les forces gouvernementales ou les symboles de l’État. Ils se disputent désormais le contrôle des axes routiers, des ressources naturelles et, surtout, des populations locales, qu’ils cherchent à soumettre par la peur et la violence.
Pour les habitants de cette région, la survie quotidienne est devenue un combat à part entière. Les déplacements forcés, les barrages improvisés et l’impossibilité de vaquer à leurs occupations sans craindre pour leur vie transforment ces communautés en otages d’un conflit qui les dépasse. Les marchés se vident, les champs restent en friche, et les écoles ferment leurs portes. Dans l’indifférence relative des capitales, la vie s’organise entre deux feux.
Les juntes militaires à l’épreuve de leurs propres promesses
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont placé la reconquête sécuritaire au cœur de leur discours politique. Les juntes au pouvoir ont rompu avec les alliances traditionnelles, réorganisé leurs forces et proclamé une nouvelle ère de souveraineté. Pourtant, la réalité sur le terrain dément souvent ces ambitions. Comment justifier des années de changements institutionnels et militaires lorsque les villages continuent de vivre sous la menace constante des groupes armés ?
La souveraineté, si souvent invoquée, ne se limite pas à des déclarations tonitruantes ou à des postures diplomatiques. Elle se mesure à l’aune de la sécurité concrète offerte aux citoyens. Un État peut revendiquer son indépendance sur la scène internationale, mais cette indépendance perd tout son sens si ses habitants ne peuvent plus circuler librement, cultiver leurs terres ou scolariser leurs enfants sans risquer leur vie.
L’impuissance des pouvoirs publics face à la terreur jihadiste
Les affrontements entre l’État islamique au Sahel et le JNIM ne signifient pas nécessairement un affaiblissement durable de ces groupes. Au contraire : la rivalité peut attiser les représailles contre les populations suspectées de soutenir l’ennemi, accentuer les déplacements forcés et aggraver l’insécurité. Les bilans humains avancés par les belligérants doivent être pris avec prudence, car la propagande joue un rôle clé dans la narration des combats.
Mais au-delà des chiffres, une question persiste : qui protège les civils lorsque les combats se rapprochent de leurs villages ? Qui garantit l’accès aux soins, à l’éducation ou à la liberté de commerce ? Ces responsabilités fondamentales pèsent sur les épaules des régimes militaires. Or, c’est précisément leur action ou leur inaction qui détermine si leur crédibilité survit à l’épreuve du terrain.
Des territoires abandonnés à leur sort ?
Dans les zones rurales les plus exposées, l’insécurité ne se résume pas aux attaques ponctuelles. Elle se manifeste aussi par l’effritement de l’autorité de l’État : services publics fermés, routes coupées, forces de sécurité incapables d’assurer une présence permanente. Les groupes armés, eux, imposent leur loi en exploitant ces failles. Les conséquences sont dramatiques : marchés paralysés, terres agricoles inaccessibles, familles contraintes à l’exil.
Il serait naïf de croire que les juntes abandonnent délibérément ces territoires sans combat. Les contraintes logistiques, les limites des forces locales et la complexité du terrain expliquent en partie ces difficultés. Cependant, la persistance de telles situations impose aux autorités de rendre des comptes. Les opérations militaires annoncées ne suffisent plus : il faut des résultats tangibles, mesurables, visibles pour les populations.
Car une promesse de sécurité n’a de valeur que si elle se traduit par des vies sauvées, des foyers protégés et des communautés capables de se reconstruire.
Souveraineté et sécurité : un duo indissociable ?
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont scellé leur coopération au sein de l’Alliance des États du Sahel, présentée comme une réponse aux échecs passés et une volonté de reprendre leur destin en main. Pourtant, cette alliance doit prouver son efficacité par des résultats concrets : moins d’attaques, des villages sécurisés, des routes ouvertes, et la possibilité pour les déplacés de rentrer chez eux en sécurité.
Les causes de l’expansion jihadiste sont multiples et ancrées dans l’histoire de la région. Personne ne prétend que les juntes en sont les seules responsables. En revanche, elles ont le devoir politique de garantir la sécurité de leurs citoyens. Cela implique de reconnaître les insuffisances, d’adapter les stratégies et de démontrer une volonté inébranlable de protéger les populations les plus vulnérables.
Au-delà de la guerre : une réponse multidimensionnelle
La crise sécuritaire du Sahel ne se résoudra pas par la seule force des armes. Pour contrer des groupes aussi mobiles et adaptables que l’État islamique au Sahel ou le JNIM, une réponse globale est indispensable. Cela passe par la protection des civils, le renseignement, une coopération transfrontalière renforcée, la justice et le rétablissement des services essentiels.
Pour les juntes de Bamako, Ouagadougou et Niamey, le défi est clair : prouver que leur quête de souveraineté se traduit par une sécurité réelle pour les citoyens. Les populations ne jugent pas leurs dirigeants sur leurs discours enflammés ou leurs alliances stratégiques. Elles les évaluent à l’aune de leur capacité à offrir une vie normale, sans la peur permanente des balles ou des attentats.
Tant que les zones les plus menacées resteront des zones de non-droit, la question lancinante demeurera : à quoi sert de revendiquer le contrôle de son destin national si, sur le terrain, les habitants continuent de vivre dans l’insécurité la plus totale ?
Par Louis Nkoulou — Journaliste