Depuis avril 2023, le Soudan est déchiré par un conflit opposant l’armée régulière du général Abdel Fattah al-Burhan aux Forces de soutien rapide (FSR), dirigées par Mohamed Hamdan Dagolo, plus connu sous le nom d’Hemedti. Si le Tchad affiche officiellement une posture de neutralité, son soutien de facto aux FSR a creusé un fossé entre N’Djamena et son voisin. Ce choix, motivé par des alliances régionales, s’avère aujourd’hui explosif.
Des livraisons d’armes, financées par les Émirats arabes unis, ont transité par des localités clés comme Amdjarass ou Adré, alimentant le feu d’un conflit qui finit par déborder au-delà des frontières. Une stratégie risquée, aux conséquences désormais tangibles.
Tiné, ville jumeau sous tension
Deux villes portent le même nom : Tiné. L’une au Soudan, l’autre au Tchad. Ces localités frontalières, peuplées majoritairement de Zaghawa, incarnent un point de passage vital pour les populations fuyant les exactions du Darfour. Le 21 février 2026, les FSR ont pris d’assaut la partie soudanaise de Tiné, déclenchant une riposte immédiate des Toroboros — miliciens tchadiens et soudanais alliés à al-Burhan — ainsi que d’éléments de l’armée tchadienne agissant sans ordre hiérarchique. Ces affrontements éclair ont permis une reprise rapide de la ville.
Face à cette escalade, N’Djamena a décrété la fermeture de la frontière. Pourtant, les combats se sont poursuivis, révélant l’installation durable du conflit dans cette zone transfrontalière. Le 21 mars, un drame a secoué Tiné (Tchad) : une attaque de drone a fait une vingtaine de victimes civiles. Les autorités tchadiennes rejettent toute implication dans cette attaque, mais les soupçons persistent. L’opposant Ousmane Dillo, réfugié au Soudan, a accusé Mahamat Déby dans un message audio largement diffusé, l’appelant à quitter le pouvoir et l’accusant de mettre en péril la communauté zaghawa. De son côté, le gouverneur soudanais du Darfour, Minni Arkou Minawi, a franchi un seuil symbolique en déclarant : « La guerre avec le Tchad a déjà commencé », confirmant une régionalisation du conflit.
Le Tchad en état d’alerte maximale
Dans ce contexte explosif, les autorités tchadiennes maintiennent une rhétorique de neutralité tout en affichant une fermeté sans faille. Le porte-parole gouvernemental, Gassim Chérif Mahamat, a réaffirmé cette position tout en promettant des représailles « proportionnelles » aux provocations. Mahamat Déby a quant à lui ordonné la mobilisation totale des forces armées.
Un sommet sécuritaire s’est tenu le 22 mars à Tiné, réunissant les plus hauts responsables militaires pour renforcer la surveillance de la frontière et contrer toute tentative de déstabilisation. Le général Ali Ahmat Akhabach, ministre de la Sécurité, a martelé : « Ici, c’est Tiné, Tchad. Que les belligérants soudanais, qu’ils soient FSR, Toroboros ou armée régulière, règlent leurs comptes chez eux, pas sur notre sol. Qu’ils ne viennent pas tuer notre peuple. »
Immédiatement après, N’Djamena a interdit le franchissement de la frontière, empêchant des milliers de femmes et d’enfants en fuite de trouver refuge au Tchad. Une décision aux conséquences humanitaires dramatiques, prise sous prétexte de prévenir une rébellion zaghawa. Pourtant, selon l’expert Cameron Hudson, cette stratégie risque d’aggraver la crise : « Le renforcement militaire à la frontière soudanaise est contre-productif. Au lieu d’éviter une implication directe du Tchad dans le conflit, il l’accélère. Mahamat Déby, en jouant la carte de la fermeté, commet une erreur stratégique majeure. »
Les fractures communautaires exacerbées par le conflit
Le conflit soudanais ne menace pas seulement les Zaghawa. Des sources sécuritaires tchadiennes révèlent que, depuis plusieurs semaines, les FSR recrutent activement des jeunes issus de la communauté Tama. Cette mobilisation, proche du mercenariat, s’appuie sur des réseaux locaux impliquant chefs traditionnels, autorités administratives et figures proches du pouvoir.
Comme les Zaghawa, les Tama sont une communauté transfrontalière, présente à la fois dans l’est du Tchad (Wadi Fira, Ouaddaï) et à l’ouest du Soudan. Bien que non arabes, ils ont été intégrés aux milices janjawid lors de la première guerre du Darfour (2003), combattant aux côtés de groupes ciblant notamment les Zaghawa. Cette résurgence des tensions ethniques au Tchad alimente un climat de méfiance et de peur entre les communautés.
La frontière entre le Tchad et le Soudan n’est plus une simple ligne administrative. Elle est devenue un théâtre où se rejouent les conflits régionaux, transformant une stratégie ambiguë en une impasse dangereuse. Le pouvoir tchadien, pris dans cet engrenage, risque de perdre le contrôle d’une situation déjà ingérable.
