Burkina Faso : la mémoire de Thomas Sankara, un héritage disputé entre l’État et sa famille

Une mémoire progressivement placée sous l’égide de l’État

Au Burkina Faso, le souvenir de Thomas Sankara a cessé d’être un simple chapitre de l’histoire nationale. Il occupe désormais une place centrale dans le récit politique du régime dirigé par Ibrahim Traoré. Derrière les hommages officiels, les cérémonies militaires et l’édification du mausolée, une interrogation demeure : le pouvoir en place cherche-t-il à s’approprier peu à peu la figure du « père de la révolution » afin de consolider sa propre légitimité ?

Cette proximité n’est pas seulement suggérée par les observateurs. Elle transparaît également dans la communication officielle de l’État burkinabè.

Le mausolée, chantier emblématique d’une politique mémorielle

L’ouvrage dédié à Thomas Sankara et à ses douze compagnons a été érigé sur le site du Mémorial. Ibrahim Traoré en a posé la première pierre le 15 octobre 2023, avant son inauguration en mai 2025. Le projet est officiellement présenté comme un moyen de préserver et de promouvoir l’héritage politique du père de la révolution d’août 1983.

Des cérémonies militaires désormais mensuelles

En 2026, cette politique mémorielle franchit une étape supplémentaire : le gouvernement instaure un cérémonial militaire organisé chaque mois en l’honneur de Thomas Sankara, une initiative présentée comme prise sur instruction d’Ibrahim Traoré. Le discours officiel va plus loin encore. Lors d’un hommage rendu en février 2026, le directeur de cabinet du président affirme que le « flambeau » de Thomas Sankara est désormais porté par Ibrahim Traoré.

Cette mise en scène de la continuité historique soulève une question de fond : Ibrahim Traoré entend-il simplement honorer Sankara, ou cherche-t-il à se présenter comme celui qui aurait repris et poursuivi son combat ? La nuance n’est pas secondaire, car Thomas Sankara appartient à l’histoire du Burkina Faso autant qu’à la mémoire de millions d’Africains. Il existe pourtant aussi une mémoire familiale, portée par sa veuve Mariam Sankara, ses enfants, ses frères et ses sœurs. Or, sur ce terrain, le rapport entre les proches et le pouvoir de transition n’a jamais été aussi consensuel que le récit officiel pourrait le laisser croire.

Février 2023 : la réinhumation qui a fissuré le consensus

L’épisode le plus révélateur remonte à février 2023. Après l’exhumation des corps de Thomas Sankara et de ses douze compagnons, le gouvernement décide de procéder à leur réinhumation sur le site de l’ancien Conseil de l’Entente, devenu le Mémorial Thomas Sankara. Le choix est lourd de symboles : c’est en ce lieu précis que Sankara et ses compagnons avaient été assassinés, le 15 octobre 1987.

La famille Sankara s’y oppose fermement. Le 16 février 2023, Mariam Sankara, ses deux fils Philippe et Auguste, ainsi que les frères et sœurs du défunt président, interpellent directement Ibrahim Traoré et lui demandent de renoncer à cette décision. Ils avancent trois autres sites :

  • le cimetière de Dagnoën ;
  • le Jardin de l’Amitié ;
  • le Jardin Yennenga.

Le désaccord devient alors public. Les proches estiment que la décision a été arrêtée sans véritable consensus et refusent de participer à la cérémonie. Le 21 février, ils confirment qu’ils ne seront ni présents ni représentés lors de l’inhumation. Le 23 février, la cérémonie se tient malgré tout : le pouvoir avance, la famille garde ses distances.

Cette séquence est déterminante pour comprendre la suite. À partir de là, le régime de Traoré va faire du souvenir de Sankara une pièce maîtresse de son propre récit politique.

Le « flambeau » de Sankara, une revendication assumée par le pouvoir

Depuis cette période, la présence institutionnelle de Sankara n’a cessé de s’intensifier. À travers le mausolée, les hommages et les cérémonies militaires, l’État ne se contente plus de commémorer l’ancien président : il organise, institutionnalise et met en scène sa mémoire. C’est là que se joue un enjeu politique majeur.

Dans le récit officiel, Ibrahim Traoré peut ainsi apparaître comme celui qui aurait enfin réhabilité pleinement Sankara, restauré sa mémoire et repris son combat. Le discours gouvernemental le suggère ouvertement : en juin 2026, lors d’un hommage au Mémorial, le ministre des Affaires étrangères affirme que le flambeau de Sankara est porté « avec dignité et engagement » par Ibrahim Traoré.

Une telle présentation rapproche mécaniquement les deux figures dans l’imaginaire collectif : d’un côté Sankara, le révolutionnaire assassiné ; de l’autre Traoré, le jeune capitaine présenté comme celui qui reprendrait le flambeau.

Une mémoire familiale que l’État ne peut absorber

C’est précisément ici que la question familiale devient centrale. Pour les proches de Thomas Sankara, son héritage ne saurait se réduire à un instrument de communication politique ou à un décor servant à légitimer le pouvoir. Le corps de Sankara, ses restes, son lieu de sépulture et sa mémoire familiale relèvent d’une dimension intime que l’État ne peut pas entièrement s’approprier.

Or, depuis 2023, le pouvoir a pris la main sur une large part de la mise en scène institutionnelle de cette mémoire : réinhumation, mausolée, cérémonials militaires, hommages officiels, discours sur la souveraineté et références permanentes à la révolution.

Le paradoxe est saisissant : le pouvoir qui revendique aujourd’hui l’héritage politique de Sankara est aussi celui avec lequel une partie de sa famille s’était opposée sur la manière même de disposer de ses restes. Il ne s’agit pas d’affirmer qu’Ibrahim Traoré cherche personnellement à « prendre » Sankara à sa famille : une telle intention relèverait de l’interprétation et exigerait des éléments supplémentaires. Mais les faits permettent de constater autre chose : le régime bâtit progressivement un récit dans lequel Ibrahim Traoré apparaît comme l’héritier politique du capitaine Sankara et comme celui qui aurait repris son combat.

Une filiation révolutionnaire aux effets ambigus

Cette construction n’a rien d’anodin. Elle permet au pouvoir actuel de s’inscrire dans une filiation révolutionnaire particulièrement puissante au Burkina Faso. Elle lui offre aussi une référence historique susceptible de donner une profondeur idéologique à son propre discours sur la souveraineté, le panafricanisme et l’indépendance. Des chercheurs ont d’ailleurs relevé la fréquence avec laquelle Traoré invoque la mémoire de Sankara, ainsi que la manière dont son discours politique reprend certains thèmes associés à l’ancien président, notamment la souveraineté et le refus de la dépendance extérieure.

À qui appartient la mémoire d’un homme assassiné ?

C’est finalement la question la plus sensible. Thomas Sankara n’est pas seulement une statue, un mausolée ou une cérémonie militaire. Il est aussi une histoire familiale, une mémoire douloureuse et un combat politique dont l’interprétation ne peut être décrétée.

Le pouvoir de transition peut légitimement honorer sa mémoire. Il peut restaurer des lieux, organiser des cérémonies et préserver des archives. Mais une autre question subsiste : peut-il, au nom de cette réhabilitation, se présenter comme le dépositaire naturel de son héritage ? Le précédent de 2023 montre en tout cas que la famille Sankara n’a pas toujours accepté les choix du pouvoir en la matière.

Toute l’ambiguïté du récit actuel se loge là. À force de se présenter comme celui qui « porte le flambeau » de Sankara, Ibrahim Traoré risque de faire glisser la mémoire d’un homme assassiné en 1987 vers une autre histoire : celle d’un pouvoir contemporain cherchant à inscrire son propre nom dans la continuité de la révolution. Sankara avait laissé une œuvre et une pensée. Traoré construit aujourd’hui son propre pouvoir. Entre les deux, la mémoire de Thomas Sankara est devenue un enjeu politique majeur.