On l’avait vendue comme la démonstration éclatante qu’un État africain peut piloter seul son destin minier. Aujourd’hui, la reprise en main de la Société des mines de l’Aïr (SOMAÏR) par des équipes entièrement locales ressemble davantage à un naufrage industriel. Les chiffres compilés par le ministère des Finances parlent d’eux-mêmes : au premier trimestre 2026, la production nigérienne d’uranium a dégringolé de 83,3 %, s’établissant à 31,2 tonnes seulement, contre 186,3 tonnes lors des trois mois précédents.
Arlit : le décrochage spectaculaire d’une filière stratégique
Entre la fin 2025 et le début 2026, le fossé s’est creusé en quelques semaines à peine. Le site d’Arlit, poumon économique du nord du pays, tourne désormais au ralenti, très loin des volumes qu’il était capable de sortir quelques mois plus tôt. Un effondrement de cette ampleur ne relève pas de l’accident de parcours : il traduit une rupture profonde dans la conduite des opérations.
Le corridor d’importation, bouc émissaire bien commode
Pour expliquer ce dérapage, l’explication officielle pointe du doigt les « contraintes logistiques sur le corridor d’importation des intrants ». L’argument a le mérite de la simplicité : il détourne le regard de la véritable question.
Personne ne nie que l’acheminement de l’acide sulfurique ou des pièces détachées se heurte au blocage des itinéraires habituels. Mais imputer la totalité du désastre aux camions et aux frontières relève de la mauvaise foi. Une chaîne industrielle de cette complexité ne s’improvise pas du jour au lendemain.
Planification, maintenance, expertise : les trois piliers qui ont cédé
Gérer les stocks critiques, anticiper les besoins en réactifs chimiques, entretenir de manière préventive des équipements de pointe : tout cela suppose une rigueur technique et une culture managériale que la nouvelle direction n’a manifestement pas su mobiliser. Sur le terrain, le diagnostic est sans complaisance.
Ce que révèle le quotidien des installations
- Une planification aux abonnés absents : incapables de prévoir l’épuisement des stocks de réactifs, les responsables ont laissé l’outil de production fonctionner à vide jusqu’à l’arrêt complet.
- Un entretien sacrifié : la gestion approximative des pièces d’usure sur les broyeurs lourds et les filtres a multiplié les pannes, bien avant que les intrants ne viennent à manquer.
- Un savoir-faire volatilisé : le départ ou l’écartement des ingénieurs les plus expérimentés a ouvert la voie à une direction guidée par des considérations politiques plutôt que techniques.
Un patriotisme d’affichage, une addition pour le Trésor public
Extraire de l’uranium ne se réduit ni à appuyer sur des boutons, ni à multiplier les déclarations enflammées. L’industrie nucléaire ne fait aucun cadeau à l’approximation. En remettant des installations de haute technologie entre des mains dépassées par les exigences du métier, le pouvoir offre malgré lui la démonstration des limites de son propre modèle.
À vouloir prouver coûte que coûte qu’il pouvait se passer d’expertise extérieure sans disposer des compétences nécessaires, il a fini par paralyser le principal moteur minier du pays. Et, comme souvent, c’est le contribuable qui réglera la note de cet aveuglement.
