La Côte d’Ivoire vient de traverser une période électorale qui a largement profité au RHDP, le parti au pouvoir. Le président sortant, Alassane Ouattara, a non seulement obtenu un quatrième mandat controversé, mais sa formation a également conquis une majorité écrasante de sièges à l’Assemblée nationale. Cette victoire s’est faite aux dépens du PDCI, qui a vu sa représentation parlementaire réduite de moitié, et du PPA-CI, qui a boycotté le scrutin. Alors que l’opposition reste fragmentée et que le camp présidentiel peine à identifier un successeur évident, le pays semble arriver au terme d’un chapitre politique de trente ans, marqué par les figures emblématiques que sont Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara. Pour éclaircir ces enjeux, le sociologue et enseignant-chercheur à l’université de Bouaké, Dr Séverin Kouamé, partage son analyse.

Le PPA-CI a récemment confirmé Laurent Gbagbo à sa tête lors de son premier congrès, malgré son âge, sa santé précaire et le départ de figures importantes comme Stéphane Kipré ou Armand Ouégnin. Sommes-nous témoins de la fin de l’ère politique de cet opposant historique ?
Dr. Séverin Yao Kouamé : Sa condition physique est indéniablement un facteur. Cependant, affirmer que son ère se termine nécessite une analyse plus poussée. Laurent Gbagbo lui-même exprime un besoin de repos. Il a été une figure centrale de l’opposition sous Houphouët-Boigny, un acteur clé de l’avènement du multipartisme et a participé à tous les combats politiques majeurs. Mais il est évident qu’il a atteint un point où la transmission du flambeau devient nécessaire. Le véritable enjeu est donc de savoir qui possède la stature pour poursuivre le combat qu’il mène depuis plus de trente ans.
Dans le même spectre politique, le Mouvement des Générations capables de Simone Ehivet, allié au Cojep de Charles Blé Goudé et au PDCI, n’a obtenu aucun siège. Comment expliquer que ces figures de l’opposition aient tant de mal à mobiliser aujourd’hui ?
Des partis comme le MGC en sont encore à leurs débuts. La confiance de l’électorat se bâtit sur la durée. De plus, le corps électoral a profondément changé. La jeunesse, les 18-35 ans, manifeste un fort désenchantement vis-à-vis de la politique et des élections. Ce n’est pas un problème propre à la gauche, mais à l’ensemble de la classe politique. La question est de savoir comment raviver l’intérêt pour le processus électoral. Pendant des décennies, la mobilisation s’est faite sur des bases identitaires et sur la peur. L’idée persiste que sans un représentant au pouvoir, une communauté ne peut espérer obtenir des infrastructures comme des routes ou des écoles. C’est même un argument de marketing politique.
Ce constat semble partagé par le PDCI, qui, affaibli par des divisions internes et l’absence de son nouveau dirigeant, Tidjane Thiam, a perdu la moitié de ses députés. Est-ce la preuve que le parti ne s’est pas remis du décès de son leader charismatique, Henri Konan Bédié ?
La question est de savoir si le parti peut se réinventer. Quelle est la proposition du PDCI aujourd’hui ? Va-t-il s’accrocher à cette segmentation ethnique de l’électorat, en considérant l’électorat « akan » comme acquis ? Je pense que les attentes ont évolué. Une grande partie de la jeunesse se trouve dans un angle mort politique. On se repose trop sur un héritage historique, sur la croyance qu’un nom prestigieux suffit à mobiliser les électeurs. Ce n’est plus le cas.
Le parti au pouvoir, le RHDP, est plus dominant que jamais. Pourtant, malgré l’âge du président Alassane Ouattara, aucune personnalité ne s’impose pour prendre sa succession. Est-ce le signe que l’histoire politique ivoirienne, centrée sur le trio Ouattara-Gbagbo-Bédié depuis 30 ans, est en train de tourner une page ?
On observe la grande difficulté de la classe politique à faire émerger de nouvelles figures. Pour moi, c’est la crise de tout un système, d’un modèle de gouvernance et de fonctionnement politique qui exige une nouvelle approche. La sanction est déjà visible : les taux de participation électorale sont extrêmement bas, y compris dans les fiefs traditionnels.
Un nombre record de candidats indépendants se sont présentés aux dernières législatives. Bien qu’ils aient remporté peu de sièges, cette tendance pourrait-elle annoncer un changement, porté par une jeunesse désireuse de défendre ses propres idées en marge des partis et par une société civile encore discrète en Côte d’Ivoire ?
Ces jeunes ont eu le courage africain d’essayer. Ce sont des individus qui ont fait leurs preuves en dehors des cercles politiques traditionnels. On voit des jeunes entrepreneurs qui ont gagné la confiance de la population par leurs actions. Quand on est capable de se construire en marge du système et de laisser une empreinte durable sur dix ou quinze ans, on a de fortes chances d’être finalement choisi par les électeurs. Le discours classique est : « Je suis l’envoyé du chef de l’État ! Je suis l’envoyé du parti ! ». Mais ces indépendants ont montré qu’ils n’avaient pas besoin d’être envoyés ; ils peuvent se faire élire par leurs propres mérites.
